
L’ambassadeur de France au Cameroun s’exprime sur l’Opération Epervier, les préparatifs des cinquantenaires, l’offensive camerounaise des pays du Bric, la coopération bilatérale, la question de la délivrance des visas, les rapports Biya-Sarkozy…
Voici six mois que vous êtes au Cameroun. Quelles sont vos premières impressions ? En premier lieu je ressens à la fois l’honneur et le privilège d’avoir à représenter la France dans ce grand Etat qu’est le Cameroun. Ce pays tient une place prépondérante en Afrique centrale. La France entretient avec lui une relation étroite et privilégiée fondée sur l’histoire et la langue qu’ils ont en partage
. C’est donc une tâche exaltante mais lourde de responsabilités à laquelle je me suis attelé dès mon arrivée. Mes premières impressions sont liées à la pluralité de ce pays qui évoque un kaléidoscope avec sa palette riche de formes et de couleurs. L’image de "l'Afrique en miniature" que j’avais du Cameroun avant même de le connaître ne m'a jamais paru aussi forte ni aussi proche de la réalité, avec ses multiples visages, aussi bien en termes humains qu’à l’aune de ses traditions ou paysages. Mais ce qui m'a frappé également, c'est ce puissant sentiment national qui surplombe la mosaïque des cultures, le Cameroun ayant l’art de faire vivre au quotidien l’unité dans la diversité !
Quelle perception les Français que vous côtoyez ont du Cameroun et des Camerounais ? Je côtoie en effet nombre de mes compatriotes qui occupent ici au Cameroun des fonctions à des niveaux très divers et dans tous les domaines socio-économiques. Leur perception est généralement excellente. Ils ont du Cameroun l'image d'un pays doté d'un très fort potentiel qui peut être davantage encore exploité ; et les traits essentiels qu'ils relèvent volontiers chez les Camerounais sont autant de qualités : une grande fierté, un niveau d'éducation de tout premier plan, une tolérance éprouvée. Au niveau des services officiels français, je suis du reste frappé par le nombre de mes collaborateurs qui demandent une prolongation de leur temps de séjour au Cameroun. C'est un signe qui ne trompe pas : il reflète la perception positive qu'ils ont de leur pays d'accueil. Bien entendu, les Français apprécient le sentiment de stabilité, de paix et de sécurité qu’ils ressentent dans ce pays. Ils sont d’autant plus soucieux de voir ce climat s’enraciner dans la durée.
Vous débarquez dans un pays au visage apparemment serein. Mais quand vous entendez parler des attaques à répétition à Bakassi, des coupeurs de route au Nord, des émeutes de la faim, de l'opération Epervier… Vous vous dites sans doute que ce pays est un volcan en sommeil. Qu'en pensez-vous ? Le pays est volcanique. C'est un fait géographique attesté ! Mais ici comme ailleurs, il est difficile d'anticiper les éruptions... Qui avait prévu les phénomènes telluriques du lac Nyos en 1986 ? Sur le plan politique il en va parfois de même, et l’histoire de mon propre pays n’est pas exempte de périodes mouvementées, comme vous le savez. Souvenons-nous des évènements inattendus de mai 1968… On peut également multiplier les exemples inverses de crises annoncées qui ne se sont jamais réalisées, comme autant de prédictions de Cassandre ! Je pense que chacun a bien conscience au Cameroun des problèmes qui restent à résoudre. Mais il me semble précisément que le gouvernement a témoigné de sa volonté d'y remédier : les atteintes à la sécurité maritime dans le Golfe de Guinée et les attaques des coupeurs de route dans le Septentrion sont en régression ; la sécurité alimentaire est désormais une priorité ; la lutte contre la corruption l’est aussi. Je note surtout la volonté des autorités camerounaises d’engager résolument leur pays sur le chemin d’une croissance soutenue qui permettra de réduire durablement la pauvreté. Dans ces conditions, je ne me hasarderai pas à parier sur le réveil du volcan… Ne cédons pas en effet à l’attraction d’un pessimisme morbide qui se nourrit et s’entretient de lui-même. Misons plutôt sur les effets bénéfiques d’un effort constructif et partagé qui sera la meilleure parade contre ces éventuelles éruptions !
Quel regard portez-vous sur cette opération anti-corruption ? L'opération Epervier était sans aucun doute nécessaire. La corruption est le talon d'Achille du Cameroun. Il faut s'y attaquer sans répit ni faiblesse, et ce à tous les niveaux. Je me garderai bien de me prononcer sur des affaires judiciaires en cours. Mais je soulignerai toutefois qu'il est indispensable que les personnes mises en examen bénéficient d'un procès équitable, mené dans des délais raisonnables. Ce sont des exigences fondamentales dont doit pouvoir bénéficier tout justiciable. Au Cameroun comme ailleurs, les détentions provisoires d'une durée excessive devraient être évitées lorsqu'elles ne répondent pas aux besoins d'une bonne administration de la justice. Mais il convient de lutter avec détermination contre une corruption qui gangrène les valeurs démocratiques. L’intérêt de la nation doit l’emporter sur les intérêts particuliers de certains individus. C'est cette notion d'intérêt général qu'il faut absolument consolider. J’ajoute que les Camerounais me semblent également attentifs aux retombées concrètes que devrait avoir cette lutte aussi nécessaire que salutaire.
Que fait la France pour soutenir la campagne anti-corruption ? Peut-elle éventuellement aider le Cameroun à retrouver la trace des fonds détournés ? La France comme tous les bailleurs de fonds soutient les efforts menés pour lutter contre la corruption qui mine l'économie du pays, dissuade les investisseurs potentiels et ternit l'image du Cameroun. La corruption est un frein au développement du pays. Au-delà de l'appui qu'elle apporte, y compris sur le plan financier, aux opérations menées par les organismes internationaux, la France a également mis en place en coopération avec l'administration camerounaise ses propres programmes visant à améliorer la gouvernance financière. Je pense en particulier au programme TER (Transparence, Efficacité, Rigueur) orienté vers l’accroissement de l’efficacité de la gestion des dépenses publiques et des circuits du Trésor. De même pour notre soutien à l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE) à laquelle participe le Cameroun. Et par ailleurs notre appui à l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires (OHADA), dont le secrétariat est basé à Yaoundé, contribue au renforcement de la règle de droit dans le domaine des affaires. Nous n’avons évidemment aucun a priori négatif à l'idée de coopérer avec le Cameroun pour bloquer des fonds détournés ou obtenir leur restitution. L'ère du secret bancaire est aujourd'hui révolue. Dans toutes les enceintes internationales la France a plaidé, le plus souvent avec succès, pour que des normes minimales soient adoptées en matière de transparence financière et en vue de lutter contre la fraude, l'évasion fiscale, la corruption. Alors pourquoi ne pas aider le Cameroun à retrouver la trace des fonds détournés si la justice camerounaise le lui demande. La France a toujours été soucieuse de mener le combat contre la corruption et le blanchiment de l'argent sale et elle entend bien entendu le rester. L'actualité en France le démontre à l'envi.
Une partie de l'actualité camerounaise récente a eu pour cadre la France … La polémique sur les dépenses du Chef de l'Etat au cours de son séjour à la Baule , le rapport du Comité catholique contre la faim, la plainte du Conseil des Camerounais de la diaspora contre Paul Biya pour recel et détournements des deniers publics… Quel regard l'ambassadeur de France porte-t-il sur ces faits ? L'ambassadeur que je suis jette sur ces différentes affaires un regard parfois critique, toujours nuancé mais jamais indifférent ! Ne comptez pas sur moi pour évoquer le séjour à La Baule du Chef de l'Etat qui ressortit aux affaires intérieures du Cameroun et ne nous concerne pas. S’agissant de la requête introduite par le Conseil de la diaspora, la justice française a fait son travail et l’a déclarée irrecevable. Quant au rapport du Comité catholique, je dirais simplement que tout ce qui est excessif est insignifiant, pour reprendre le mot de Talleyrand. Ce qui me frappe, au fond, c'est une certaine propension à privilégier le sensationnalisme au détriment du débat d'idées ; à en rester à l’écume des choses plutôt que d'aborder les véritables questions de fond relatives aux choix de société.
Trois ans après son accession au pouvoir, le Président Sarkozy a survolé le Cameroun à plusieurs reprises pour le Congo, la RDC , le Gabon, le Rwanda, snobant à chaque fois le Cameroun malgré la promesse d'une visite officielle à Paul Biya en 2008. Comment expliquer le désamour Biya-Sarkozy ? Je suis surpris par la formulation de votre question. En réalité, jamais les relations n'ont été aussi fortes, le dialogue aussi intense entre nos deux pays ! Le Président Biya n’avait-il pas tenu lui-même à préciser, au sortir de l’entretien avec son homologue français l’été dernier à Paris, que « leur concordance de vues était presque parfaite sur la plupart des sujets » ? Après cette visite officielle du Chef de l'Etat en France en juillet 2009, suivie d’un entretien Biya-Sarkozy au palais de l’Elysée à la veille du Sommet de Copenhague en décembre, d'autres rencontres sont d’ores et déjà prévues dans les semaines ou mois à venir et témoignent de l’étroitesse de ces relations. Comme vous le rappelez, le principe d'une visite du Président Sarkozy au Cameroun est acquis. Elle viendra bien entendu à son heure et je puis vous assurer que c'est un projet auquel l'Elysée attache la plus grande importance. Avant de se livrer à des conclusions hâtives, gardons à l’esprit que l’agenda international d’un chef d’état est tributaire de l’actualité. C’est un exercice complexe, comportant à la fois des exigences et des contraintes qui viennent parfois compliquer l’agencement des projets les plus ambitionnés…
Le Président Biya s'est présenté par le passé comme "le meilleur élève" de la France en matière d'ouverture démocratique. Au vu de l'évolution du processus démocratique au Cameroun quelle note donneriez-vous aujourd'hui au Chef de l'Etat ? La France n'est pas un maître d'école et le Cameroun n'est pas son élève ! C'est une vision trop schématique et simpliste des relations entre Etats qui fait fi de leur souveraineté et nous est totalement étrangère. Comme l’a rappelé le Président Sarkozy, les Africains en ont assez de recevoir des leçons de morale et de bonne gouvernance qu'ils perçoivent comme arrogantes et condescendantes. Méfions nous également de certains intervenants nostalgiques d’une conception aujourd’hui obsolète et dépassée des relations entre l’Afrique et la France.
J'ai moi-même passé beaucoup de temps dans mes précédentes fonctions auprès du Conseil de l'Europe à dialoguer avec les représentants des pays européens des Balkans ou du Caucase et à vérifier, s’il en était besoin, combien la démocratie est un concept difficile à mettre en œuvre. Cela demande beaucoup de modestie mais aussi de rigueur et d'exigence. Il n'y a aucune "recette" qui soit transposable d’un pays à l’autre. La démocratie c'est un état d'esprit, un cheminement, un combat quotidien, lié aux exigences mais aussi aux contraintes de développement propres à chaque Etat.
La démocratie et les droits de l'homme font partie de notre héritage commun et je récuse l'idée selon laquelle il s'agirait de valeurs artificiellement plaquées sur les sociétés afric aines. Quel être humain se plaindrait du droit à la vie, du droit à la liberté de penser, de conscience ou de religion? Qui récuserait le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ou l'égalité devant les tribunaux, pour ne citer que quelques-uns des droits protégés par le Pacte des Nations Unies relatif aux droits civils et politiques ou la Charte afric aine des droits de l'homme et des peuples… C’est dans cet esprit que nous souhaitons aborder ces questions. La démocratie est un processus avec ses étapes, ses avancées mais aussi ses freins. Elle suppose un effort commun et partagé de tous les citoyens qui sont appelés, chacun au niveau qui est le sien, à contribuer à cette évolution. Le Cameroun s’est engagé résolument sur ce chemin. C’est la plus sûre voie vers le développement et la prospérité.
A son avènement au pouvoir, le président Sarkozy a annoncé une redéfinition des rapports avec l'Afrique. Très concrètement comment cette rupture se manifeste-elle dans les relations France-Cameroun ? Une question de sémantique d'abord. Il ne s'agit pas de rupture, ce terme véhiculant d'une certaine manière l'idée d'une division, d'une fracture ou d'une déchirure. Mais il est question en revanche d'une rénovation, celle du partenariat franco- afric ain. Il s’agit de mettre à jour cette relation en phase avec les réalités du temps présent. C'est précisément ce que nous avons fait avec le Cameroun. D'abord dans le domaine de la défense, avec un nouvel accord fondé sur la coopération, le partenariat et la transparence. Ensuite dans le domaine économique, en nous efforçant de contribuer à la dynamique de croissance et d'emploi. C'est du reste la raison pour laquelle le thème du prochain Sommet Afrique-France de Nice, les 31 mai et 1er juin prochain portera sur l'entreprise privée, acteur-clé du développement avec la participation, notamment de représentations des milieux d'affaires camerounais. C'est aussi la raison pour laquelle l'Agence française de Développement s'engage avec autant de détermination dans le financement de grands projets permettant la croissance du pays et générateurs d'emplois. Enfin nous avons rénové notre relation avec le Cameroun au travers d'un nouvel accord sur la gestion concertée des flux migratoires. Il s'agit d'éviter le pillage des cerveaux, de mobiliser la diaspora camerounaise pour le développement du pays, de réprimer aussi les filières d'émigration clandestine, bref de construire un véritable partenariat entre nos deux pays sur ces questions sensibles. Voilà comment s'est traduite au Cameroun la volonté du Président Sarkozy d'insuffler une nouvelle dynamique à la relation franco-camerounaise.
Votre arrivée au Cameroun a été précédée par celle du Premier Ministre François Fillon. Pouvez-vous rappeler les retombées de cette visite ? Cette visite a en effet été un grand succès et s'est traduite par la signature d'accords dans les domaines cruciaux que je viens d'évoquer : défense et immigration. Elle a aussi été l'occasion de relancer le dialogue politique. Cette visite a été un véritable jalon dans les relations entre nos deux pays dont nous mesurons chaque jour les retombées. Elle a permis de mesurer l’efficacité de notre ambitieux contrat de désendettement et de développement, de relancer notre coopération militaire sur des bases rénovées, de stimuler les relations économiques et commerciales, d’engager un partenariat en vue de la modernisation de l'état civil camerounais, de jeter les bases de mesures d'accompagnement par le truchement de financement de microprojets pour l'aide au retour des émigrants camerounais, etc. On ne compte plus les chantiers lancés à cette occasion et qui arrivent aujourd’hui à maturité.
Faisons le point de la coopération France-Cameroun. Quels en sont les grands axes ? Comment résumer en quelques phrases notre coopération avec le Cameroun qui se démultiplie en irriguant de si nombreux secteurs de l'économie et de la société. Le Cameroun est en effet l'un des tous premiers bénéficiaires de notre aide avec une enveloppe totale de 711 millions d'Euros sur la période 2006-2011 . Plus de 466 milliards de FCFA sur cinq ans, c'est une somme considérable qui explique la diversité de nos secteurs d'intervention, avec une coopération axée sur l'amélioration de la gouvernance, les objectifs du millénaire pour le développement (santé, éducation, développement rural, infrastructures) mais aussi l'enseignement supérieur et la recherche, sans oublier le secteur si important de la culture où la France , fidèle à ses traditions, souhaite être présente en encourageant notamment la prise en considération d'une économie de la culture dont le Cameroun a tous les moyens de tirer partie.
Le Contrat de désendettement et de développement (C2D) est évidemment le principal vecteur de notre aide (75% des crédits engagés) mais il n'est pas le seul. Il complète d'autres outils tels que l'assistance technique, le réseau culturel, les bourses d'étude, le Fonds de solidarité prioritaire. J'ajoute que la coopération décentralisée animée par quelques grandes régions françaises (Alsace, Pays de Loire) trouve au Cameroun un terrain propice à son développement, de même qu’ont été engagés des partenariats avec les acteurs non étatiques. Une nouvelle dynamique s'amorce avec la prise en compte des grands défis émergents. Le Cameroun, avec son potentiel hydroélectrique, ses forêts du bassin du Congo, 2ème poumon vert de la planète, est d'ores et déjà devenu un partenaire majeur en ce domaine et nous souhaitons accentuer avec lui notre coopération sur ces enjeux à dimension planétaire.
Dans le cadre de notre partenariat rénové en matière de défense, nous développons également une coopération substantielle, en particulier pour les écoles de formation à vocation régionale.
En tout état de cause nous souhaitons coller d'aussi près que possible aux grandes orientations du gouvernement camerounais, en particulier celles du document stratégique sur la croissance et l'emploi. Les enjeux évoluent avec le temps. Nous avons la conviction que le Cameroun dispose du potentiel voulu pour s'imposer comme un pays émergent. La France souhaite tout simplement le soutenir et l'accompagner dans ce développement.
Quelle évaluation faites-vous de l'exécution des contrats de désendettement et de développement (C2D) ? J'ai récemment présidé avec le ministre des Finances, M. Essimi Menye, et le ministre de l'Economie, de la Planification et de l'Aménagement du territoire, M. Motaze, le Comité d'orientation stratégique du Contrat de désendettement et de développement avec le Cameroun. Le travail considérable d'évaluation auquel le COS a donné lieu a mis en lumière l'intérêt des points essentiels autour desquels s'articule ce C2D : appropriation par le gouvernement camerounais, alignement sur les priorités nationales, prévisibilité de l'aide sur 5 ans, harmonisation avec l'ensemble des autres bailleurs et, enfin, participation des acteurs non étatiques, le tout sous le contrôle des Parlements nationaux.
L'exécution de ce contrat s'effectue de manière optimale avec un taux d'engagement de 98% et un taux de décaissement de 53%. Ce n'est pas si mal ! J'ai du reste été frappé lors de ce COS par l'intérêt qu'attachaient tous les ministres qui y participaient de manière active. On peut dire que le C2D est un succès. C'est une conclusion partagée, me semble-t-il, par les autorités camerounaises.
Que répondez-vous à ceux qui disent que ces programmes profitent en priorité aux 200 entreprises françaises basées au Cameroun ? Je leur répondrais qu'ils sont mal informés, qu'ils ne savent guère de quoi ils parlent ou qu'ils sont victimes de préjugés qui ont la vie dure ! Peut-être même les trois à la fois… De concert avec nos partenaires camerounais nous avons procédé à une analyse systématique de tous les contrats attribués dans le cadre du C2D. Les chiffres sont éloquents et vont à l'encontre de l'opinion préconçue que vous évoquez. C’est ainsi que 55 % du montant de ces marchés passés sur C2D est revenu à des entreprises camerounaises, 6 % à des groupements franco-camerounais, 36 % à des entreprises françaises – dont il n’est pas inutile de rappeler qu’elles emploient aussi des camerounais –, 2 % à des entreprises étrangères et 1 % à des filiales d'entreprises françaises. On est donc très loin de la prétendue domination des entreprises françaises. Le C2D est un programme mené en partenariat entre la France et le Cameroun et la répartition du montant des marchés est équilibrée, certes avec un léger avantage au profit des sociétés camerounaises ce qui est tout à fait normal.
Ces contrats font l'objet d'un encadrement étroit de la part de la France. Cela donne l'impression d'une tutelle trop pesante sur la partie camerounaise… La France se méfie-t-elle de ses interlocuteurs camerounais ? Comme je viens de le dire, la logique du C2D c'est le partenariat. C'est le maître-mot de ce mécanisme. C'est son essence même. Ce partenariat va de pair avec la transparence à laquelle nous attachons le plus grand prix. C’est du reste l'une des raisons pour lesquelles nous souhaitons une implication forte de la société civile dans le suivi de ce contrat. J’ajoute que les secteurs de concentration et les programmes d’affectation ont été négociés avec la partie camerounaise et ce sont les ministères camerounais qui en assurent la maîtrise d’ouvrage. Il n'y a donc ni encadrement étroit, ni tutelle, mais un dispositif institutionnel qui permet à chacun des partenaires de faire entendre sa voix et de déboucher sur des décisions prises d'un commun accord, ou plutôt sur des décisions prises par le Cameroun sans que la France n'y fasse objection. Le C2D répond à une logique partenariale où s’imposent naturellement le dialogue, la concertation et la confiance. C'est un état d'esprit dont nous pouvons être légitimement fiers.
On observe aussi un resserrement au niveau des conditions d'entrée en France, une explosion du nombre de rejets de demandes de visa. Pourquoi la France se ferme aux Camerounais ? Non, il n'y aucune envolée du nombre des rejets de visas ! En 2009, il y a eu au total 20 055 demandes de visas déposées auprès de nos services consulaires. Nous avons délivré au total 16 034 visas d'entrée en France. Le taux de délivrance a été de 79,47%. Ce taux a du reste plus que doublé en l'espace de quelques années puisque nous étions à 30 % en 2001. La tendance "lourde" est donc à l'ouverture plus qu'à la fermeture. Il y a en effet à peine plus de 20% des demandes qui sont rejetées. A cet égard, je soulignerai - et j'imagine que cela ne vous étonnera pas…- que la production de faux documents dans les dossiers de demandes de visas est très importante au Cameroun. C’est un phénomène qui explique dans une large mesure ce taux de rejet.
Permettez-moi aussi de souligner qu'un effort considérable a été effectué en vue d'améliorer les conditions d'accueil des demandeurs de visas. Le temps des files d'attente et des bousculades devant les guichets de nos services consulaires est désormais révolu. L'accueil des demandeurs se fait dorénavant sur rendez-vous et le délai moyen pour l'obtenir est de 24 heures. A Yaoundé, il faut généralement moins de deux jours ouvrables pour étudier le dossier et fournir une réponse. J'ajoute que de nouveaux dispositifs permettent de simplifier les procédures et d'obtenir des titres de séjour particuliers, comme la carte "compétence et talent" qui concerne notamment les entrepreneurs africains, les artistes, les enseignants, les universitaires et les chercheurs. En un mot, la France ne se ferme pas aux Camerounais. Elle souhaite au contraire les accueillir, dans le cadre d'un dispositif simple et accessible à tous. La France est une terre d’accueil et elle entend continuer de l’être.
Une étude commandée par votre prédécesseur auprès de la Fondation Paul Ango Ela sur la perception de la France au Cameroun conclut que les Camerounais entretiennent avec l'Hexagone un lien à la "fois fort, complexe et ambivalent". N'avez-vous pas peur que les nombreux refus de visas contribuent développer un sentiment anti-français, notamment chez les hommes d'affaires et les étudiants ? L'excellente étude de la Fondation Paul Ango Ela a en effet montré l'ambivalence de la perception que les Camerounais peuvent avoir de la France avec des attentes qui sont proportionnelles à la très grande richesse de notre relation bilatérale. Il faut sans doute renouveler cette relation. C'est au fond l'objectif général de la politique afric aine du Président Sarkozy. Peut-on imaginer de transposer la logique partenariale du C2D à d'autres secteurs ? Comment accroître davantage encore le dialogue politique ? Est-il concevable d'impliquer des sphères plus larges de la société camerounaise dans cette nouvelle dynamique ? Nous devons faire face à tous ces défis dans un contexte de profond changement en Afrique qui de plus en plus devient un acteur de poids dans la mondialisation.
Mais je ne pense pas que notre politique en matière d'immigration soit de nature à susciter un "sentiment anti-français". Notre relation est enracinée dans l'histoire. C'est une relation privilégiée. Elle implique aujourd'hui une reconnaissance réciproque des changements opérés par l'un et par l'autre. Sans doute y a-t-il des dissonances, voire une incompréhension face à ce que certains jeunes peuvent parfois percevoir comme un message d'inhospitalité. A nous d'expliquer et de convaincre.
Comme je l’ai déjà dit gardons nous de faire une fixation sur le régime des visas. Le taux de rejet est tout à fait normal eu égard notamment à l’importance avérée de la fraude documentaire. J’ajoute qu’il y a des règles à respecter par l’ensemble des Etats parties au mécanisme Schengen. La France est tenue de les appliquer au même titre que tous ses partenaires européens.
Je reste en tout cas confiant dans le potentiel exceptionnel de la relation franco-camerounaise qui doit et peut évoluer sereinement pour être en phase avec le monde d'aujourd'hui.
Les relations France-Cameroun s'appuient sur un vieux socle historique. Quel commentaire vous inspirent les offensives turque, indienne, brésilienne et chinoise au Cameroun ? N'avez-vous pas peur de la concurrence de ces nouveaux venus ? Nous ne pouvons que nous féliciter de l'arrivée de nouveaux acteurs désireux d'œuvrer au développement du Cameroun. C'est un signe de l'attractivité de ce pays qui dispose d'un immense potentiel de développement. Certains des pays émergents que vous citez ne sont du reste pas des nouveaux venus sur la scène afric aine. Souvenons-nous par exemple de la politique chinoise en Afrique dans le sillage de la conférence afro-asiatique des non-alignés de Bandoeng, en 1955. Nous voyons aujourd’hui cette présence en termes de complémentarité plutôt que de concurrence. C'est sans doute dans cette direction qu'il faut travailler en vue d'une coordination, et donc d'une efficacité optimale des bailleurs de fonds. Nous avons en outre la conviction que ces nouveaux acteurs sauront intégrer des paramètres qui nous semblent essentiels à toute coopération équilibrée : recours à la sous-traitance au profit du tissu économique local, encouragement à la formation professionnelle, respect des normes sociales et environnementales, etc.
Une nouvelle donne internationale se met en place dans le cadre de la mondialisation. La Chine, le Brésil et l’Inde en sont notamment des acteurs de premier plan. Les nouveaux partenariats qui se nouent avec l’Afrique peuvent contribuer au développement du continent et contribuer au renforcement de la stabilité mondiale. Mais ceci implique aussi qu'ils soient inspirés et mis en œuvre dans un esprit de gain mutuel pour les différentes parties concernées.
Pour conclure, un mot sur les préparatifs de la célébration du cinquantenaire de l'indépendance du Cameroun ? Nous sommes heureux de nous associer à la célébration du cinquantenaire de l'indépendance du Cameroun en prélude à la commémoration de sa réunification l'an prochain. Il s'agit d'une période forte pour nos deux pays, au titre de l'histoire partagée et de la culture commune qui nous rapprochent. Ce que nous souhaitons par des manifestations en France, c'est d'essayer de donner le sens le plus positif possible à cette célébration à l'égard des Français mais aussi à l'égard des Camerounais qui vivent en France. Nous souhaitons également nous associer aux festivités qui sont organisées au Cameroun, et ce sans aucun paternalisme.
Il s'agit d'assumer de manière décomplexée la relation si particulière qui existe entre la France et l'Afrique. Les cérémonies du cinquantenaire sont l'occasion de clarifier et d'expliciter cette relation à laquelle nous souhaitons donner un nouveau souffle, pour qu'elle s'inscrive dans l'avenir, alors que l'Afrique entre désormais de plain-pied dans la mondialisation. A ce sujet, nous attendons beaucoup de la Conférence de Yaoundé qui se tiendra les 17-19 mai à la veille des cérémonies du cinquantenaire et permettra de se pencher de manière constructive sur les défis et opportunités du continent à l’aube du 21ème siècle.
J'ajoute que 2010, ce sera enfin la célébration du 70ème anniversaire de la France libre. C'est le 27 octobre 19 40 que le Général de Gaulle a installé à Brazzaville la première autorité de la France libre. Pendant quatre ans jusqu'à l'été 1944, la France combattante a existé en Afrique et par l'Afrique. Comment pourrions nous oublier l'épopée du Maréchal Leclerc, arrivé avec quatre pirogues à Douala, d'où il a entamé sa lente remontée vers l'hexagone en passant par le Tchad, la Libye et l'Italie et qui se terminera par la libération de Strasbourg et du territoire national. Cet automne, à Yaoundé, nous aurons à cœur de rendre l’hommage qu’il convient à tous ces Camerounais qui ont participé à cette aventure et auxquels les Français doivent leur liberté