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Société Africaine des Nouvelle Technologies
CAIC - FADIL GROUPE

La libre circulation n’est pas une réalité

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garoua_boula_frontire1Intégration. Les ressortissants des six pays de la Cémac éprouvent d’énormes difficultés à vivre, dans les faits, une volonté que des traités communautaires ont pourtant consacrée. Samedi 21 janvier 2012.
Ateba Biwolé, journaliste au quotidien camerounais Le Jour, se rendant au Gabon pour la couverture de la Coupe d’Afrique des Nations de football, a eu une aventure épique.  L’épopée de son voyage sur Libreville, racontée par la victime dans notre édition du 25 janvier, est digne d’un rodéo grandeur nature.
Arrêté, molesté, torturé moralement, l’envoyé spécial du Jour n’a dû son arrivée à Libreville qu’à son courage, mais aussi à son porte-monnaie dont le contenu à été sérieusement entamé par les extorsions dont il a été l’objet.
Jeudi 12 janvier 2012 à Kyé-Ossi. Le préfet du département de la Vallée du Ntem, Franklyn François Etapa, s’entretient avec des journalistes camerounais, en prélude au « Global village Can 2012 », une foire commerciale organisée dans la ville transfrontalière de Kyé-Ossi par l'association des bayam sellam du Cameroun, à l'occasion de la Coupe d’Afrique des Nations 2012. Au cours de l’échange,  le préfet fait savoir aux journalistes que la libre circulation des biens et des personnes dans la sous-région Cémac sud est une réalité. Mais, par la suite, il se fait plus cocasse. « Moi, Etapa, préfet du département de la Vallée du Ntem au Cameroun, si je désire me rendre au Gabon ou en Guinée équatoriale, je vais circuler sans problème. De même pour mes collègues du Gabon et de la Guinée équatoriale qui désirent se rendre au Cameroun. Par contre, il est très difficile pour le citoyen ordinaire de le faire », avoue-t-il. Le privilège du préfet de la Vallée du Ntem n’est malheureusement pas le lot quotidien de ses concitoyens qui désirent se rendre en Guinée équatoriale et au Gabon.
Hama Himsi, commerçant camerounais basé à Ebolowa, a cessé de s'approvisionner en Guinée équatoriale depuis 2008, à la faveur de la fermeture unilatérale de la frontière par la Guinée équatoriale, « pour des raisons de sécurité intérieure ». Le commerçant se rendait régulièrement en Guinée équatoriale pour se ravitailler en boissons, huiles, whiskies et laits de toilette. Mais, depuis lors, il a cessé de « faire la ligne ». La raison : « La frontière est payante. Il faut débourser au moins 15 000 FCfa pour les policiers, militaires, gendarmes et douaniers », déclare-t-il. « Quelles que soient la raison et la durée du déplacement ou du séjour, vous devez payer une somme de 2000 FCfa », ajoute Hervé Kamga, un autre commerçant basé à Ebolowa. La situation particulière de ces deux Camerounais est, à peu de chose près, identique à celle que vivent les ressortissants de Guinée équatoriale et du Gabon lorsqu’ils sont amenés à effectuer un déplacement à l’intérieur du territoire camerounais.
Police
Le 27 décembre 2011, à Nguéli, en territoire tchadien, Laeticia Ndoumbé, qui se rendait au Tchad pour des soins traditionnels, a été dépouillée de son argent par des gendarmes tchadiens. Pitoa, le 29 décembre 2011. Assis à même le sol, les mains sur la tête, Ahmat Hassan, étudiant en master à l’université de Ngaoundéré, est interpellé par les éléments de la police au lieu-dit pont Bénoué. Motif : immigration clandestine et défaut de carnet de vaccination. En dépit de la présentation de sa carte d’identité, de son passeport et de sa carte d’étudiant, il passera toute la journée au poste de contrôle de la police, pour n’avoir pas payé la somme de 5000 F Cfa que lui réclamaient les policiers.
Des cas comme tous ceux qui sont évoqués ici n’effleurent que très légèrement l’ampleur d’une intégration au forceps des peuples de l’Afrique centrale. Prononcée du bout des lèvres par les politiques, cette intégration est vécue par les populations au contraire au quotidien. Une semaine avant le début de la Coupe d'Afrique des Nations 2012, l'ambassade du Gabon à Yaoundé avait publié un communiqué informant les Camerounais désireux de se rendre au Gabon à l'occasion de la Can 2012, qu'ils pouvaient obtenir un visa collectif pour leur séjour au Gabon sans bourse délier. Plusieurs Camerounais ont ainsi profité de cette opportunité inespérée pour faire le déplacement de Libreville. C’était oublier les tracasseries décrites plus haut.
Claire dans les textes, floue sur le terrain
Intégration. Les instruments juridiques communautaires  adoptés par les chefs d’Etat ne sont pas toujours appliqués.
Le 17 janvier 2010, les chefs d’Etat de la zone Cémac ont validé le Programme économique régional (Per). C’est ce document qui recense les solutions pour parvenir à la libre circulation des hommes et des biens, qui plombe l’émergence de la zone Cémac. Le Per définit les trois dimensions de l’intégration : l’intégration commerciale, la création d’un marché commun et la convergence des économies. La seconde dimension, qui concerne la création d’un marché commun, est celle qui intéresse le plus grand nombre.
Pour le Per, un marché commun constitue la forme la plus avancée d’intégration économique qui garantit, en plus de la libéralisation des échanges des biens et des services, la libre circulation de la main-d’œuvre et des capitaux.  « La libre circulation favorise une allocation plus optimale des facteurs de production potentiellement mobiles : la main-d’œuvre et le capital vont s’investir dans des activités (et des pays) à plus forte productivité, jusqu’à ce que le processus d’intégration régionale parvienne à une égalisation des rémunérations des facteurs de production dans l’ensemble de la zone », indique ce rapport. La réalisation de cet espace commun représente une condition indispensable pour permettre aux économies de la sous-région de bénéficier pleinement des effets d’échelle liés à l’élargissement de la demande potentielle et aux transferts de connaissance et de technologie.
C’est pour toutes ces raisons que les chefs d’Etat de la Cémac l’ont validé en janvier 2010 à Bangui en Rca. « La conférence a suivi une présentation détaillée du rapport final du Programme économique régional (Per) de la Cémac. Elle s'est félicitée de la clarté, de la précision et de la cohérence de ce programme. Souscrivant à la vision présentée, la conférence a adopté le Per dans sa globalité. Elle recommande cependant que des études approfondies sur les mécanismes de financement de ce programme soient entreprises en vue de sa bonne exécution ».
Mais, la concrétisation de ce Per se trouve confrontée à deux problèmes. La volonté politique réelle des dirigeants et les moyens financiers, car il faut environ 20 000 milliards de dollars pour rendre effectifs les projets du Per.  L’on recherche encore des financements.
En attendant, les chefs d’Etat de la  Communauté économique des Etats de l'Afrique centrale (Cééac), plus large que la Cémac, appellent à l’application de la convention de libre circulation des biens et des personnes. Dans les recommandations finales de leur récente rencontre à N’Djamena au Tchad, en janvier 2012, les chefs d'Etat ont appelé « les Etats membres à appliquer toutes les décisions et les règles relatives à la circulation des personnes », et à « créer systématiquement des couloirs d'entrée Cééac dans les aéroports et postes frontaliers ». Le 1er juillet 2012 va marquer le démarrage de la mise en œuvre de la zone de libre échange de la Cééac et son effectivité réelle est fixée en 2014. Pour le moment, on continue avec les tracasseries aux frontières.

“Promesses sans lendemain”
Moussa Njoya. Le politologue analyse les faiblesses de l’intégration sous-régionale en Afrique centrale.
L’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations a révélé de nombreux obstacles à la libre circulation des biens et des personnes dans la zone Cémac. Pourquoi ?
Selon un certain nombre d’auteurs tels Ropivia, le retard accusé en Afrique centrale sur le plan de l’intégration sous-régionale, ou plus précisément, de la libre circulation des biens et des personnes, serait largement dû à la configuration naturelle de cette région, faite de forêt dense, qui empêcherait  les longues circulations. Ce qui ferait que, historiquement et ontologiquement, les peuples d’Afrique centrale se connaîtraient peu et auraient peu de vocation à communiquer entre eux. Or, nous savons que sans connaissance et communication réciproques, la méfiance s’installe avec son lot de barrières et confrontations. Par ailleurs, il serait intéressant de remarquer  que les pays qui se sont généralement opposés aux avancées concrètes à l’intégration dans cette sous-région sont ceux qui réunissent souvent deux caractéristiques : ils sont faiblement peuplés et disposent d’importantes ressources financières issues de l’exploitation pétrolière. Ceci amène certains à penser à une folie des grandeurs, ou au complexe du nouveau riche, doublés d’une peur d’envahissement qui serait au fondement du comportement de ces pays.
La question du leadership n’est-elle pas par ailleurs l’un des aspects de la crise ?
La crise de leadership naît d’un manque de confiance entre décideurs, comme nous l’avons dit tantôt, mais également du fait qu’il n’existe pas une puissance sous-régionale clairement connue, définie et affirmée. Le Cameroun qui pourrait être considéré comme cette puissance, du fait de ses énormes ressources naturelles, économiques et humaines, peine à s’affirmer à travers sa diplomatie pour le moins discrète. Laissant ainsi le champ à un certain nombre d’Etats qui visent à occuper ce vide, surtout lorsqu’ils sont nantis d’un certain confort financier. Ceci conduit à des actions dispersées, à des confrontations et surtout à des actes frustrants pour les populations. Car, chacun tient à démontrer que c’est lui qui mène la danse dans la sous-région. Et ce, au détriment du développement collectif.
Où en est-on avec le passeport ?
Plusieurs fois annoncé depuis près d’une décennie, ce passeport reste un vrai serpent de mer. Et tout porte à croire que même le dernier sommet de la Cééac, qui s’est tenu tout récemment à N’Djamena, et au cours duquel les chefs d’Etat se sont fermement engagés à concrétiser la libre circulation des biens et personnes dans les plus brefs délais, rentrera dans le cadre des sempiternelles promesses politiques sans lendemain.
Comment comprendre l’attitude du Cameroun et notamment de ses dirigeants ?
Le Cameroun, depuis à peu près vingt-cinq ans, a opté pour une diplomatie très discrète que d’aucuns taxeraient même d’inerte et de laxiste. L’absence de nos principaux dirigeants au plus haut niveau lors des différents sommets sous-régionaux contribue également à ce sentiment. L’explication se trouve peut-être dans le tempérament de nos principaux leaders actuels, qui sont plus portés vers la tempérance, l’esquive des confrontations et la résolution des problèmes par la procrastination ou ce qu’on pourrait appeller du « procédurisme ».
Votre avis  : Que pensez-vous de la libre circulation des personnes et des biens en zone Cémac ?
« Un calvaire » : Jerry Mbougou, Gabonais
Dans mes voyages en Afrique centrale, j’ai rencontré des difficultés au Cameroun. Des arnaques pour ainsi dire. Le visa pour le Cameroun coûte 50.000 FCfa, sans compter 1.000 FCfa qui ne sont marqués nulle part. Surtout, ce visa est crédible lorsqu'on passe par avion. Si l'on emprunte la voie routière, on aura affaire à de nombreux contrôles sur la route Kyé-Ossi-Yaoundé (pas moins de 10 contrôles). Là, on est astreint à "saluer le képi du chef".  D'autre part, lorsqu'on a un visa d'entrée au Cameroun, au retour, on vous « impose » un visa de sortie de 50.000 FCfa à l'aéroport de Douala et une taxe aéroportuaire de 10.000 FCfa.  Bref, voyager en voiture en zone Cémac est un vrai calvaire
« Intolérance » : Necka Soua, Tchadien
J’ai souvent voyagé par la route. La libre circulation en zone Cémac est perturbée par des contrôles systématiques et un regard inhospitalier des policiers camerounais vis-à-vis des étrangers. Il y a encore un sentiment d’intolérance qui règne dans les esprits des uns et des autres. Lorsqu’on est étranger, on n’est pas bien perçu. L’on est victime de tous les préjugés. Pour louer une maison dans un pays voisin, par exemple,  on vous fait payer le double du prix normal. Et le Cameroun brille par cette pratique. Même s’il faut reconnaître que l’administration fait des efforts, les particuliers au Cameroun sont trop malins. Autant de choses qui constituent un blocus à la libre circulation dans la zone.
« Réduite à deux pays » : Mahamat Nour Amine, transporteur
Je dirais pour ma part que la libre circulation en zone Cémac est aujourd’hui réduite à deux pays. Le Cameroun et le Tchad. Aujourd’hui, il est possible de partir du port de Douala et ne pas être dérangé en route. A part quelques brebis galeuses que nous rencontrons au sein des forces de maintien de l’ordre de certains pays membres de la Cémac. Ceci est à mettre au compte de l’intégration sous-régionale. Nous circulons librement entre les deux pays.
« Tracasseries » : Ibrahim Hassan, syndicaliste et  camionneur
Nous rencontrons des difficultés dans la circulation en zone Cémac. Les tracasseries policières font partie des difficultés. Le non-respect des textes fondateurs de la Cémac par certains fonctionnaires est le goulot autour du cou des personnes, mais aussi des camionneurs. Comme tout citoyen de cette région de l’Afrique, nous voulons circuler librement comme membre d’une même famille.
Propos recueillis par
Younoussa Ben Moussa
et Adolarc Lamissia
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