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Les urgences médicales prennent leur temps

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Prise en charge. La désinvolture du personnel soignant, les effectifs insuffisants et le manque de matériel sont autant de problèmes auxquels font face les patients.

 

Lundi 23 janvier 2012. C’est l’après-midi. Une Toyota de marque Carina se gare devant les urgences de l’hôpital général de Yaoundé.Aucune enseigne ne distingue les lieux. Visiblement mal en point, un homme est assis sur la banquette arrière.
À peine sorti du véhicule, il s’écroule dans les bras de son fils. Le corps médical est indifférent. Un médecin intervient une vingtaine de minutes après. « Il n’y a plus rien là », lâche-t-il, avant de retourner à ses occupations. Le patient a rendu l’âme devant des hommes et des femmes pourtant censés lui sauver la vie. Désemparée, la famille repart avec le corps du défunt vers la morgue, située non loin de là. Sans certificat de genre de mort. Le décès de ce quinquagénaire laisse perplexe les autres patients.
Quelques minutes après ce drame, une femme arrive avec une fille de trois ans qui saigne du nez. « L’enfant a quoi ? », demande, irritée, une infirmière qui tient un téléphone collé à l’oreille. « Je ne sais pas ce qui s’est passé. C’est sa maîtresse qui m’a appelée. » L’enfant a attendu 30 mn après son arrivée à l’hôpital pour être examiné. L’infirmière a pris le temps de finir sa conversation téléphonique.
Centre de coordination d’accueil des urgences de l’hôpital central de Yaoundé. Les murs sont tapissés d’affiches invitant les patients à ne pas corrompre. Trois épaves d’ambulances appartenant au Samu encombrent la cour. Des brancards couverts de rouille sont visibles dans le hall. L’un d’entre eux porte encore du sang séché. Certaines salles de soins et d’examens sont séparées par des paravents. L’intimité des patients n’y est pour autant pas assurée. En cette matinée du 23 janvier, médecins, infirmiers et aides-soignants prennent en charge la trentaine de patients qui attendent.
Loin des normes
Cette ambiance tranquille est différente de celle des jours où la trentaine « de blouses blanches » qui exerce ici est débordée.  « Si en moyenne 100 patients passent chaque jour par ce service ouvert 24/24, le nombre augmente  lors des fêtes de fin d’année ou en cas de catastrophe », explique une infirmière. Selon  le Dr Georges Alain Etoundi, le directeur du Centre de coordination d’accueil des urgences de l’hôpital central de Yaoundé,  certains patients ne sont pas souvent vite pris en charge ou même pas du tout, parce que sa structure ne dispose pas toujours de moyens pour leur apporter des soins appropriés. Le Centre de coordination bénéficie pourtant d’une dotation de l’Etat dont le montant ne nous a pas été communiqué.
Certains malades ne parviennent pas à payer le billet de cession qui coûte 2300 FCfa.  « Il s’agit, entre autres, des victimes de la justice populaire ou de personnes ayant été agressées. Lorsque la dotation dont bénéficie l’hôpital est disponible, nous les prenons en charge. Mais, dans le cas contraire, nous attendons que la famille ou une âme de bonne volonté lui vienne en aide», ajoute une autre infirmière. Faute de soins, il arrive malheureusement  que certains patients décèdent. Le souvenir du décès du fils d’une dame ayant requis l’anonymat, qui était étudiant à la faculté de Médecine, de Pharmacie et d’Odontologie, reste profondément gravé dans sa mémoire. «Mon fils a été retrouvé inanimé à la Vallée de la mort. Des gendarmes l’ont conduit aux urgences de l’hôpital central. Comme il n’avait pas d’argent pour les soins, il est mort des suites d’hémorragie. Le corps a été déposé à la morgue de l’hôpital central. Nous l’y avons retrouvé une semaine plus tard », explique-t-elle.
Créé en 1999, le Centre de coordination d'accueil des urgences de Yaoundé accueille des malades venant des quatre coins de la ville, et parfois du pays. Ceux-ci passent par la salle de triage, où les urgentistes, soit cinq médecins et une quarantaine d’infirmiers, décident des cas graves à évacuer vers les services compétents de l’hôpital. L’un des atouts de ce service, c’est la salle de déchoquage, pourvue en oxygène et en matériel de réanimation rapide. Il dispose, entre autres, d’unités telles que l'accueil des patients, l'accueil des urgences médico-chirurgicales, d’unités de prise en charge des catastrophes et de services pouvant pratiquer des examens tous les jours, à toute heure : imagerie médicale (radiologie, échographie, scanner, angiographie...), laboratoires d'hématologie, de biochimie, de toxicologie...
« Dans un service des urgences normal, il y a des moniteurs, des scopes, des défibrillateurs. Ici, on a seulement entre 20 et 25 lits et une ambulance qui ne peut transporter que deux ou trois malades au maximum. On ne peut donc pas tout faire dans les normes », avoue une infirmière.
L’argent manque le plus
Soins. Le financement des soins d’urgence dans les hôpitaux publics fait débat.
Début 1998. Guy Bertrand Ebassa, jeune étudiant en journalisme à l’Ecole supérieure des sciences et techniques de l’information, est victime d’un accident de la circulation à Mbankomo, dans la banlieue de Yaoundé. Transporté aux urgences de l’hôpital central de Yaoundé, le jeune étudiant n’aura de cesse de crier aux personnels supposés s’occuper de sa détresse. « Sauvez-moi, sauvez-moi ! Mon père va venir vous payer ! ». Progressivement vidé de son sang, Guy Bertrand Ebassa succombera malheureusement à ses blessures, sur le brancard où il avait été déposé, dans la presqu’indifférence des personnels soignants des urgences. Une jeune existence passée de vie à trépas, pour n’avoir pas bénéficié de soins d’urgence dans un hôpital.
Pour anecdotique que puisse paraître la situation de Guy Bertrand Ebassa, elle reflète le délitement qui s’est emparé de la chaîne de soins au sein des formations hospitalières publiques camerounaises. La question centrale de la prise en charge des urgences est celle de l’argent. Qui doit payer pour les soins dans les urgences d’une formation hospitalière publique ? Il est très courant de voir des malades décéder sur leur brancard, faute de médicaments. Tout commence par la pléthore de procédures : billet de cession, dossier médical, etc. Puis commence l’interminable attente, parfois dans une douleur indicible.  Tant pis si le patient ou son accompagnateur n’ont pas d’argent.
Et pourtant, les urgences disposent d’une logistique minimale pour palier les urgences. « Nous avons une petite pharmacie de secours, pour intervenir sur les cas les plus urgents », avoue Dr. Bidias, médecin chef du dispensaire d’Olembé. Cette trousse de secours comprend généralement du matériel de petite chirurgie, des antalgiques, des bonbonnes d’oxygène et des médicaments qui permettent de stabiliser l’état d’un patient qui arrive en situation d’urgence », poursuit-il. Et c’est précisément l’usage qui est fait de cette trousse de secours qui crée le plus la polémique autour de la question de la prise en charge à l’hôpital. « La plupart des malades qui arrivent aux urgences sont indigents. Certains sont sincères, mais d’autres sont de mauvaise foi. Tant qu’il y a la trousse de secours, nous l’utilisons le plus rationnellement possible. Mais, face aux sollicitations, elle s’épuise vite et nous sommes obligés de solliciter les malades et leur famille », confesse le médecin. Un avis que ne partagent pas les patients. « Les prestations sont systématiquement facturées à l’hôpital, même en cas d’urgence », accuse Sidoinie Malimba, commerçante au marché Mélen à Yaoundé. Riveraine d’un des hôpitaux les plus fréquentés de Yaoundé, plusieurs fois, elle a dû assister à des accouchements à même le sol au Chu. Parce que la mère n’avait pas encore été admise en salle d’accouchement. Les multiples formalités d’admission, au premier rang desquelles le billet de cession et la caution,  n’étaient pas remplies.

 

“C’est le médecin qui définit l’urgence”
Dr Georges Alain Etoundi. Le médecin-chef du Centre de coordination de l'accueil des urgences de l'hôpital central de Yaoundé parle de son service.
Quels sont les maux récurrents que vous rencontrez ?
Le Centre de coordination de l'accueil des urgences de l'hôpital central de Yaoundé reçoit en moyenne 100 patients par jour. Il s’agit, entre autres, de patients atteints de traumatismes physiques tels que les accidents de circulation, les bagarres et les agressions.  Nous ne pouvons pas toujours rendre satisfaction à tout le monde, faute de personnel bien formé.
Il se dit que le service n’est pas toujours satisfaisant chez vous, surtout pour les démunis…
Il y a urgence chaque fois qu’un patient est en situation de détresse. C’est le médecin qui la définit et décide d’y apporter une réponse appropriée à l’instant ou en différé. Malheureusement, tous les usagers veulent qu’on apporte une réponse instantanée à leur problème. Faute de médicaments disponibles au Centre, il peut arriver que le corps médical ne prenne pas en charge un patient ou ne le fasse pas à temps.
Le Centre dispose-t-il d’un fonds pour prendre en charge les démunis ?
Tout le monde en situation d’urgence est démuni. Quelqu’un peut disposer de moyens financiers et ne pas avoir d’argent pour se faire prendre en charge sur-le-champ. C’est pour cela que l’Etat fait des dotations  aux  grandes formations sanitaires du pays. Aujourd’hui, au Cameroun, le véritable challenge, c’est qu’on arrive à trouver un système institutionnel qui garantisse l’accès aux soins sans conditions pécuniaires sur le moment. La réflexion est très avancée. L’un des premiers résultats est la construction du Centre national des urgences dont la pose de la première pierre a eu lieu le 18 janvier 2012 par le Premier ministre, Philémon Yang. Celui-ci va permettre de prendre en charge les cas d’urgence et de former ou de recycler tous ceux qui interviennent dans l’urgence. Par ailleurs, la semaine prochaine, nous organisons, en collaboration avec des Suisses, une formation.
Votre avis : Que pensez-vous de la prise en charge des malades dans les urgences ?
« Des mouroirs » : Jean-Paul Toguo, technicien commercial
L’accueil aux urgences des hôpitaux n’est pas satisfaisant. Si un malade dans un état critique arrive sans argent, il est presque sûr de mourir. J’ai été victime d’un accident de travail au mois  de novembre dernier, je suis allé dans un hôpital pendant que je saignais abondamment, on m’a envoyé payer des ordonnances à la pharmacie. Si je n’avais pas payé toutes mes factures, personne ne se serait occupé de moi. Nos urgences sont  des mouroirs. Il faut que les autorités en prennent conscience. La santé d’un être humain n’a pas de prix. Une politique doit être mise en oeuvre pour donner l’accès aux soins de qualité à tous les Camerounais.
« Soins de qualité » : Jeanne Ntok, infirmière
Les urgences dans nos hôpitaux fournissent beaucoup d’efforts pour apporter un soulagement aux malades. Je pense que c’est un personnel qualifié et performant qui prend en charge tous les patients qui arrivent dans nos services à travers des soins de qualité. Le vrai problème auquel nous sommes confrontés, c’est le manque de personnel et parfois l’absence du matériel technique. Il y a aussi un gros problème de surpopulation dans nos urgences, je pense que la demande est supérieure à l’offre. Mais ces petits problèmes seront réglés dans les prochains jours pour donner plus de soins à nos malades. Il ne faut pas toujours avoir une mauvaise impression des urgences, qui sont là pour porter secours aux malades.
« Négligence » : Jacky Nouck, étudiante
Il y a un vrai problème de prise en charge des malades dans les services des urgences médicales. Beaucoup meurent par manque de moyens, je pense que c’est de la négligence. Les malades qui vont aux urgences sans argent ne sont pas pris en charge, alors qu’on devrait s’occuper d’eux immédiatement, avant d’exiger le paiement des factures. Il y a aussi un problème de sécurité dans nos urgences. On m’avait volé de l’argent pendant que j’étais souffrante sur mon lit, je ne sais toujours pas qui l’avait fait.
« Matériel vieillissant » : Raoul Foko, informaticien
L’accueil dans les services d’urgences de nos hôpitaux n’est pas agréable. Les malades sans moyens financiers sont toujours abandonnés et peuvent mourir sous le regard des médecins. Le matériel utilisé est vieillissant, l’on note aussi un déficit du personnel qualifié. L’Etat doit frapper du poing sur la table. Je ne trouve pas bon qu’un individu décède dans un hôpital parce qu’il n’a pas au préalable payé les soins.
Propos recueillis par
P.N (Stg)
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