Cameroun : Faut-il avoir peur de la dévaluation du Fcfa ?



La rumeur d’une dévaluation du franc CFA, visiblement en provenance de Côte d’ivoire, s’est propagée sur la toile africaine depuis quelques jours, suscitant de nombreuses inquiétudes et des atermoiements d’Africains de tous bords quant au devenir économique de la zone franc.
Si de nombreuses raisons incitent à remettre en doute la véracité d'une telle information (une dévaluation ne s’annonce pas un mois et demi à l’avance même par les biais de fuites), il ne faut pas non plus en surestimer les conséquences. Depuis l'épisode de 1994 et la dévaluation du franc CFA, le spectre d'une nouvelle « dépréciation » de notre monnaie a souvent plané sur les citoyens de la zone franc comme une menace insurmontable. Tantôt vécue comme une forme d’humiliation, tantôt ressentie comme la consécration de notre vassalité vis-à-vis de la France et de l’Europe, la dévaluation constitue pour beaucoup le premier signal d’une récession économique à venir. Il est pourtant bon de nuancer cette position.
Si la dévaluation d’une monnaie (on parle en réalité de « dépréciation » dans les systèmes de change flottants) était une maladie dont il faudrait se défaire comme la peste, il ya de fortes chances que le système monétaire international dans sa forme actuelle n'eut jamais existé. Il est d'ailleurs surprenant de voir certains intellectuels réclamer un système de change flottants et s'inquiéter de manière quasi-épidermique d’une dévaluation pourtant inhérente a ce même système. La variabilité des taux de change monétaires est justement l'instrument qui permet soit de dévaluer soit de réévaluer sa monnaie en fonction de ses aspirations économiques pour conserver ou accroitre sa compétitivité. Et l'actualité économique nous le rappelle: cela fait quelques années que les Chinois font tout ce qu’ils peuvent pour que leur monnaie reste totalement sous-évaluée par rapport au dollar et ce pour doper leur commerce extérieur en dépit des incantations de Washington. Il n y a donc aucune raison autre que purement idéologique qui justifierait qu'une parité fixe avec l'euro, élevée, figée et constante dans le temps soit le signe d’économies de la zone franc qui se portent bien. L'économiste togolais Kako Nubukpo ne s'y trompe d'ailleurs pas quand il affirme : « les autorités monétaires de l'UMEOA semblent avoir largement opté pour une logique d'extraversion en développant un attachement viscéral a l'idée d'un franc CFA fort qui signifierait la bonne santé des économies ouest africaines et leur conformité a l'impératif de rigueur macroéconomique. » (L'improvisation économique en Afrique de l'ouest, Karthala, 2011). Maintenant, comme souvent en science économique, il faut savoir apprécier si le remède de la « dépréciation » que l'on veut prescrire à un patient à un instant donné est moins dangereux dans ses effets que la maladie que l’on estime devoir soigner.
Vertus positives d’une « dépréciation » de la monnaie
D'un point de vue strictement théorique, la dévaluation du franc CFA peut être fondamentalement positive pour toute économie. Et elle a deux vertus fondamentales allant dans ce sens : elle rend les produits à l’exportation moins chers (en monnaie étrangère) et les produits à l’importation plus chers (en monnaie locale). Elle a donc vocation à renchérir nos exportations. De manière plus prosaïque, si un industriel français ne souhaitait investir chaque année que 10 euros de bananes sur la récolte du cultivateur de Penja, soit 6 559,57 francs CFA, alors en dévaluant le CFA de 50% et en supposant que le même industriel continue d’acheter pour le même montant d’euros de bananes, notre cultivateur camerounais doublerait son chiffre d’affaires à 13 119,14 francs CFA. Cela supposant évidemment que le cultivateur en question ait la possibilité de produire le double de son stock.
Le second effet positif d’une dévaluation est qu’elle rendrait les importations globalement plus chères. Par exemple, si l'on achetait des céréales telles que du riz par sac à 10 euros sur les marchés étrangers et que notre monnaie était dévaluée de 50%, il faudrait débourser non plus 6 559,57 francs CFA mais 13 119,14 FCFA pour acheter le même sac de riz. Cette augmentation des prix en monnaie locale aurait tendance à ralentir les importations et jouerait exactement le même rôle que pourrait jouer une mesure protectionniste comme une taxe à l’importation. Les produits importés devenant plus chers, les agents seraient incités à se tourner vers des ressources alternatives produites localement et/ou à développer eux mêmes une industrie permettant de produire les ressources devenues trop chères à importer. La vertu finale étant le développement d’une industrie locale et à terme, un renchérissement de l’emploi.
Le troisième élément qui nous parait important, mais dont on ne parle pas souvent car il est actuel et lié à la crise de l’euro, c’est l’effet de stabilisation relatif des recettes d'exportations si l’Europe venait à moins échanger avec le Cameroun à cause de la crise économique qu'elle subit. Si les pays européens entrent en récession, il est possible que les termes de l’échange se dégradent, l'Union Européenne consentant à importer beaucoup moins de produits que les années précédentes. Une vertu de la dévaluation dans ce cas de figure serait alors de permettre aux industriels européens d’acheter les mêmes quantités de produits, pour un CFA dévalué de 50% disons, à moitié prix en monnaie étrangère (euros) tout en permettant aux exportateurs africains de conserver le même niveau de revenus en monnaie locale (CFA). Schématiquement, une baisse des importations en volumes de 50% de produits de la zone franc dans l’Union européenne n'entrainerait pas avec une dévaluation d'un même niveau (ou éventuellement une diversification de nos acheteurs) une perte nette sur les recettes de 50% pour nos exportateurs.
Effets négatifs pratiques d’une diminution de la parité
Concernant ensuite les inconvénients d'une dévaluation, ils sont de deux ordres : l'augmentation de la dette publique et l’inflation potentielle. La dévaluation ferait augmenter l’endettement extérieur (donc en monnaie étrangère) de notre pays. Les encours de notre dette extérieure s'élevant à près de 1131 milliards de francs CFA, cette partie de nos engagements financiers, représentant 65.3% de notre dette publique globale (Caisse Autonome d’amortissement, note de conjoncture de Juin 2011), passerait après une dévaluation de 50% du franc CFA à près du double, soit plus de 2262 milliards de francs CFA. A dynamique économique figée, schématiquement, il faudrait donc que les recettes d’exportations aient gonflé et les importations diminué de manière à générer un montant au moins égal à la dette extérieure actuelle pour parvenir à combler ce différentiel.
D’un point de vue pratique, dévaluer notre monnaie (qui revient à « taxer » les importations) n’impliquerait pas non plus une diminution directe et systématique des importations en question : les agents ne réagissent pas mécaniquement à cette « désincitation » à importer. L’effet sur les prix des importations étant quasi immédiat quand l’effet sur les volumes exportés serait progressif, la balance commerciale devrait commencer par se dégrader. Et même à moyen terme, l’efficacité d’une telle incitation à ne pas importer dépendrait du caractère stratégique des produits qui rentrent dans notre pays en provenance de l’extérieur, s'ils sont de première nécessité ou pas, et de notre structure industrielle, si elle permet de procéder ou pas à la substitution à moyen terme des importations par une production locale.
Pour le cas du Cameroun, il ne semble pas que ce soit le cas. Notre pays importe des denrées alimentaires qui comptaient pour 15% des dépenses d’importations en 2010. Aurait-il les moyens de se passer, par exemple, des importations de céréales telles que le riz ou le blé ou encore le poisson ? Il est fort probable que non. On aurait donc à faire face à une flambée des prix, donc à une baisse du pouvoir d’achat considérable, précisément au niveau des grands centres urbains qui sont les premiers consommateurs de ces denrées.
Yann Yange