Présidentielle : Paul Biya et le boulet de la légitimité


La Cour suprême et les observateurs électoraux s’accordent, à divers degrés, sur le taux d’abstention élevé, mettant à mal le vainqueur. 34,173% en 2011 contre près de 17% en 2004. Le taux d’abstention déclamé par le premier président de la Cour suprême, Alexis Dipanda Mouelle, vendredi dernier lors de l’audience solennelle de proclamation des résultats de la présidentielle 2011 se veut éloquent.
Ainsi donc, sur les 7.497.279 électeurs inscrits sur les listes électorales, 2.562.037 électeurs ne sont pas allés aux urnes le 9 octobre. Autrement dit, le tiers du corps électoral a choisi de ne pas voter Paul Biya, encore moins un autre candidat. La région du Littoral, qui héberge la ville la plus peuplée du Cameroun, Douala (où Paul Biya a personnellement battu campagne) et, probablement, le plus grand nombre de jeunes et de gagne-petit, se taille la part du lion en terme d’abstention, près de 56%.
Déjà assez préoccupant, le taux d’abstention national officiel est en net déphasage avec celui avancé par des partis politiques de l’opposition, des chancelleries occidentales et des observateurs électoraux. L’Ong Transparency International indique par exemple «qu’environ 70% des personnes inscrites sur les listes électorales n’ont pas jugé utile de se déplacer pour aller voter, la majorité étant constituée de ceux n’ayant pas réussi à entrer en possession de leur carte d’électeur». Sans trancher sur un pourcentage, Frederick A. Mitchell, le président du Groupe d'experts du Commonwealth soutient, dans un communiqué rendu public le 12 octobre 2011 qu’ «il est regrettable que le taux de participation semble avoir été bas dans les régions que nous avons observées. Nous sommes d'avis que cela renforce les multiples plaintes concernant l'impression forte d'apathie de la part des citoyens.»
Ironique, l’ambassadeur des Etats-Unis à Yaoundé, Robert P. Jackson s’est dit, pour sa part, vendredi dernier au sortir de l’audience de proclamation des résultats, «favorablement surpris par le taux de participation» au scrutin du 9 octobre. Selon Joshua Osih, premier vice-président du Social democratic front (Sdf), ce taux d’abstention «ôte toute légitimité au président sortant [Paul Biya]». A propos du fort taux d’abstention constaté, le sociopolitiste, Claude Abe, estime qu’ «il faut déjà prendre du recul par rapport au taux d’abstention officiel, car le fichier électoral n’a pas été toiletté. Cette abstention témoigne du désinvestissement des Camerounais, de leur défiance, de leur manque de confiance par rapport aux institutions. Elle est également l’expression de la désaffection des citoyens par rapport à la manière dont la politique est faite et vis-à-vis des acteurs politiques».
Message
L’universitaire ajoute : «On peut dès lors s’interroger sur la légitimité du candidat élu ou réélu. Si les gens ne croit pas en l’acte électoral, si les gens pensent que leurs aspirations ne sont pas prises en compte, si les gens estiment que l’organe en charge de l’organisation des élections n’est pas crédible, quelle est l’acceptabilité et le consentement qu’on peut conférer à l’autorité qui est sortie d’une telle consultation ?».
Pour sa part, l’ambassadeur Robert P. Jackson, souligne que «si l’abstention véhicule un certain message politique, elle renferme très peu de pouvoir politique. En fait, elle affaiblit le système démocratique même dans son ensemble». Le diplomate met notamment cette abstention sur le compte d’Elections Cameroon (Elecam), qui «doit pouvoir démontrer son indépendance», des organisations de la société civile «coupables du brouillage de la démarcation entre la société civile et l'opposition que le Rdpc l’est de celle entre le parti et le gouvernement». Et du «sérieux de […] l’opposition et des candidats».
Enseignant de sciences politiques à l’université de Yaoundé II-Soa et auteur du «Guide de l’électeur en 2011», Didier Djoumessi affirme, quant à lui, que «la légitimité du gouvernement actuel n’est pas indiscutable (…) Cet état des choses donne l’impression que le gouvernement en place ne doit sa réélection qu’au fait que la plupart des Camerounais en âge de voter avait décidé, à l’époque, de ne pas s’inscrire sur les listes électorales ou de ne pas aller voter, pour ceux qui étaient inscrits [on a enregistré 4.657.748 inscrits et finalement 3.830.272 votants à la présidentielle de 2004, ndlr]».
Dès lors, cet universitaire relevait, avant le 9 octobre dernier, que «cette année [2011], il est important de donner une forte légitimité au président sortant s’il est réélu ou de clairement voter contre lui afin que l’alternance soit possible. Tout cela passe nécessairement par une inscription massive sur les listes électorales et un très fort taux de participation à l’élection présidentielle». A l’épreuve des faits, le taux d’inscription relativement satisfaisant sur les listes électorales a été suivi d’un triomphe de l’abstention. Le premier destinataire de ce message n’est autre que le vainqueur de l’élection, en l’occurrence Paul Biya.
Georges Alain Boyomo