






![]() | Aujourd'hui | 29 |
![]() | Total | 2295029 |
Les camerounais votent ce dimanche 9 octobre à l’occasion d’une élection que tous les observateurs disent gagnée d’avance par le président sortant, Paul Biya. Pourtant tant de signes laissent penser qu’il ne s’agira pas d’une élection comme les autres. Beaucoup d’autres considèrent que cette élection est sans enjeux, tant le déséquilibre est patent entre le candidat du RDPC et ses adversaires.
Mais jamais sans doute, depuis la consultation du 11 octobre 1992, une élection camerounaise ne s’était déroulée sous un climat aussi tendu et incertain. La peur et l’angoisse de voir s’allumer l’étincelle qui va mettre le feu aux poudres et créer l’explosion sont dans tous les esprits. L’incident du pont sur le Wouri est venu donner aux plus sceptiques des arguments supplémentaires pour justifier leurs appréhensions.
Il suffit pour se convaincre que la peur s’est généralisée, de voir toutes les dispositions « conservatoires » prises par les chancelleries occidentales, les institutions internationales et les entreprises multinationales, pour protéger leurs ressortissants et leur personnel en prévision d’éventuels troubles. La note circulaire de l’ambassade américaine du 7 septembre dernier à l’attention des concitoyens de Barack Obama vivant au Cameroun résume très clairement l’état d’esprit des occidentaux. Les américains sont prévenus que « pendant la période précédant l’élection, pendant et après celle-ci, ils doivent être conscients que des perturbations peuvent se produire sur les transports et que des tensions politiques peuvent éclater ». Le message souligne que depuis le 6 septembre dernier le gouvernement camerounais a déployé un nombre important de forces de sécurité à travers le pays. Et l’ambassade américaine de rappeler que « dans le passé, des manifestations ont débouché sur des violences qui ont été sévèrement réprimées par les forces de l’ordre ».
Par conséquent, l’ambassade demande à ses ressortissants « qui doivent se rendre au Cameroun pendant cette période ou qui y vivent de maintenir à tout instant une attention élevée en matière de sécurité, d’éviter les rassemblements politiques, les meetings et les mouvements de foules quels qu’ils soient ». La prudence est de mise dans toute la communauté des expatriés. Dans les établissements scolaires français par exemple, plusieurs familles ont décidé d’attendre la fin du processus électoral et la proclamation des résultats avant de faire revenir leurs femmes et enfants restés en France après la rentrée des classes de septembre.
Toutes les multinationales ont mis en place un plan d’action comprenant notamment des conseils pratiques en matière de sécurité et un scénario d’évacuation de leur personnel expatrié en cas de trouble. La peur n’épargne pas les camerounais eux-mêmes. Comme le rapporte Mutations, de nombreuses familles prévoyantes ont constitué des stocks de sécurité alimentaires et d’autres se sont prudemment repliées au village en attendant que passe la tornade supposée s’abattre sur le Cameroun le 9 octobre.
Rumeurs sur la toile
Il est vrai que ni l’obsession sécuritaire du gouvernement, ni les rumeurs d’insurrection ou de grève générale, véhiculées et amplifiées sur internet ne contribuent à apaiser les esprits. A l’occasion de la visite du Paul Biya à Douala, la ville a été le théâtre d’un déploiement impressionnant de forces sécuritaires : hélicoptères survolant la ville, blindés postés à divers endroits « stratégiques », cadrillage de nombreux quartiers par les éléments du BIR, barrages et contrôles policiers. Il est vrai aussi qu’après l’alerte du pont du Wouri, il n’était pas question de négliger le moindre détail dans le domaine de la sécurité.
La campagne de rumeur sur une grève générale des transporteurs a fait monter la tension d’un cran, poussant même le président dans son discours de Douala à y faire allusion : « des rumeurs pessimistes se sont répandues sur notre climat social à la veille d’une échéance capitale. Nous ne nous laisserons pas déstabiliser par ces prophéties mal intentionnées ! » a-t-il assené, sur un ton offensif. Avait-il lu ou entendu parler d’un fameux tract qui circule sur la toile, signé par de supposés « révolutionnaires » du « Mouvement de Février » ? Ce tract appelle « les populations à rester chez elles dimanche 9 octobre 2011 afin de limiter les risques de dégâts collatéraux aux cours des confrontations avec les forces répressives du dictateur Biya ». Sans que l’on sache s’il s’agit de plaisantins qui jouent avec le feu ou de réels futurs insurgés, ces éléments « tapis dans l’ombre », pour reprendre une formule restée célèbre, affirment que leurs « combattants ont mené des actions coordonnées sur plusieurs sites : pont sur le Wouri, rond point Ndokoti, pont sur la Dibamba, pont sur le Moungo». Et ils ajoutent : «Nous réaffirmons notre engagement sans faille à mener jusqu’à son terme cette lutte historique pour la libération des populations camerounaises du joug de la tyrannie ».
Les églises camerounaises, comme les mosquées ont prié pour la paix et pour exorciser la guerre. Personne ne souhaite vivre ici ce que les ivoiriens ont connu. Aucun responsable politique n’a émis le moindre propos laissant envisager un recours à la force. Pourtant, nombreux sont les camerounais qui irons voter avec la peur au ventre.
Trop de Biya
Au-delà de la peur, il y a comme le sentiment d’un malaise. Paul Biya sera probablement réélu, mais le cœur du petit peuple n’y est plus. Après trois décennies de Biya, pour beaucoup de gens, ce mandat est celui de trop. «Le trop est l’ennemi du bien » dit l’adage. Trop de Biya, trop d’affiches de lui, lui tout seul, partout, dans les villes, les villages, avec son visage et son message : «le choix du peuple ». Un peuple qui est las et qui à Douala, notamment, a entrepris dans plusieurs quartiers de déchirer ou d’arracher ces affiches du candidat Biya.
Même l’hebdomadaire Jeune Afrique d’ordinaire si favorable à Biya semble avoir pris la mesure de la lassitude des camerounais et de leur malaise. François Soudan écrit ainsi dans l’édition de cette semaine (N°2647 du 2 au 8 octobre 2011) que « l’élection du 9 octobre apparaît comme un soin palliatif pour un malade relevant d’une thérapie de choc. Car les eaux sur lesquelles flotte, immobile, le navire Cameroun ne sont pas celles de la mer des Sargasses. Ce sont celles du lac Nyos ».
Alors quel enjeu pour ce scrutin ? Il devrait esquisser les grandes lignes de ce que pourrait être l’après Biya. On scrutera avec attention le score et le classement de ses adversaires de l’opposition. Pour la première fois depuis 1992, John Fru Ndi n’est plus sûr d’arriver second. En fait, l’enjeu véritable, c’est cette deuxième place. Car elle pourrait se traduire par l’amorce d’une recomposition du paysage politique. N’oublions pas que les législatives sont prévues en 2012.
On suivra avec attention le score et le classement des candidats Kah Walla, Jean-Jacques Ekindi et Garga Haman. Dans le cas de Kah Walla, une deuxième ou une troisième place sont possibles. Ce serait une à la fois une surprise et une confirmation. Surprise parce qu’elle est une benjamine sur le plan politique. Confirmation car elle est sans doute la candidate la mieux structurée, la mieux organisée sur le terrain et l’une des plus médiatiques. Kah Walla a les moyens de prendre des voix dans les réserves de Fru Ndi et elle va sûrement faire un bon score chez les jeunes. Jean-Jacques Ekindi comme souvent a mené une bonne campagne, mais il se trouve à la croisée des chemins sur le registre du quitte ou double. S’il fait bonne figure, avec un score au dessus de 10%, son avenir est encore devant lui. Sinon il peut envisager la retraite. Garga Haman, étant le seul candidat du nord, a les moyens de créer la surprise avec un bon score et s’imposer comme une figure nationale. Son image d’homme de rupture pourrait cette fois être un réel capital.
Quid Fru Ndi ? Il apparait de plus en plus comme un homme du passé et ses rencontres avec Biya ont tué son image d’opposant radical et sans concession. Il a tout à perdre dans cette confrontation - si le résultat n’est pas arrangé. Quant à Ndam Njoya, il s’est tellement enfermé dans la logique départementale du Noun et de sa famille qu’il semble avoir renoncé lui-même à tout destin national.
Toutes les autres candidatures sont des candidatures de témoignages ou alimentaires. Seuls Bernard Muna et Anicet Ekane peuvent éventuellement jouer une vraie carte politique. Mais le premier est défavorisé par le feu sacré qui semble habiter Kah Walla. Comme elle, il a rompu avec le SDF. Et ils seront en compétition pour mordre à pleine dent dans l’électorat traditionnel du chairman. Quant à Anicet Ekane qui n’a jamais réussi à faire de percée sur le plan électoral, il est difficile de dire si cette fois sera la bonne pour lui. Mais il a su trouver, pendant la campagne, les angles d’attaques les plus offensifs et les plus médiatisés contre Paul Biya. Cela payera peut-être.
Bref le candidat qui sortira deuxième de cette élection, s’il fait autour de 20% pourra prétendre jouer un rôle déterminant dans la perspective de la succession. A condition bien sur qu’il n’y ait pas de fraudes excessives pour dénaturer les résultats et que les suffrages réels sortis des urnes soient respectés. Là se situe l'autre enjeu de cette élection.
Michel Lobé Ewané
