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Esther Dang ose défier Paul Biya

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Esther-DangIl a eu 78 ans le 13 février 2011. Il a été ministre d’Etat (étant alors secrétaire général de la présidence) de 1968 à 1975, premier ministre de 1975 à 1982 et il est président de la République du Cameroun depuis le 6 novembre 1982.
Successeur constitutionnel de son prédécesseur, Ahmadou Ahidjo, Paul Biya s’est fait élire en 1984 et réélire en 1988, 1992, 1997 et, enfin, le 11 octobre 2004 (71 % des voix). Inutile de dire qu’il est candidat à sa réélection à l’occasion de la prochaine présidentielle, dans quelques mois, en octobre 2011.

Ahidjo aimait à dire : « Si un jour je meurs… ». C’est, finalement, arrivé. Biya ne dit rien : ni sur sa mort, ni sur sa vie. Et c’est, incontestablement, le plus énigmatique des chefs d’Etat. Ses ministres et ses proches vivent dans la terreur ; et, pourtant, personne n’oserait caractériser le régime camerounais comme étant « terroriste ». Certes, chacun sait que Biya n’est pas un démocrate ; mais on n’ose pas vraiment le caractériser de dictateur. Par contre on caractérise ainsi son régime ; et c’est un euphémisme.

Présenté autrefois comme un intellectuel, passionné de mysticisme, fasciné par Israël, parfait connaisseur de la Bible, Biya semble, à ceux qui l’approchent, totalement inconsistant, perpétuellement absent (au plan physique comme au plan psychologique), indécis et malléable. Rien pourtant d’un redoutable dictateur capable de faire embastiller ceux qui imaginent - je dis bien « imaginent » - pouvoir penser autrement que ce qu’il pense. Pour survivre au Cameroun, il faut être à la dévotion de Biya et de Chantal, son épouse ; éviter de penser et surtout, me confiait un de ses plus proches collaborateurs (et qui le demeure depuis près de 30 ans !), « éviter que la tête dépasse ». Biya maîtrise ainsi l’art et la manière de se maintenir au pouvoir sans jamais paraître l’exercer.

Le Cameroun, ça marche pourtant. Pas de guerres, de révolutions, de crises sociales, de tensions politiques : Biya encore et toujours. Parce que les guerres, les révolutions, les crises sociales et les tensions politiques ont été rudement réprimées ou étouffées dans l’œuf par des « services » qui voient des espions partout (j’en sais quelque chose, ayant été, dans les années 1990, confronté au patron de la DST à la Sûreté nationale qui voulait me faire avouer que j’étais un « espion de France Télécom » ; c’était en marge de l’affaire Titus Edzoa, confident de Biya, ex-secrétaire général à la présidence ; ayant démissionné du gouvernement et annoncé sa candidature à la présidentielle, il s’est trouvé emprisonné en 1997. Il l’est toujours !).

Les Camerounais se « foutent » de la vie politique de leur pays et se soucient uniquement, soit de « faire du fric » - pour la minorité la mieux lotie et qui maîtrise un système de corruption sophistiqué - soit à vivre ou à survivre pour la quasi-totalité de la population qui n’a plus foi en rien. Pas même en Dieu ; dans le diable tout au plus qui, il est vrai, est omniprésent.

C’est dire que Esther Dang, démissionnaire du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) le 22 janvier 2010 et candidate à la prochaine présidentielle depuis le 12 mai 2011, ne manque pas de cran, elle qui connaît par cœur le mode de production politique de Biya et n’hésite pas à écrire qu’elle a « aussi failli aller en taule » pour s’être opposée à quelques magouilles politico-financières organisées par le pouvoir.

Esther Dang était, au temps du « Renouveau », la surdouée de l’économie camerounaise. « Mademoiselle Esther » est née le 5 mars 1945 à Mbalmayo, à une cinquantaine de kilomètres au Sud de Yaoundé. Mais elle est originaire du département du Mbam (au Nord-Ouest de Yaoundé) où elle a été scolarisée à Meiganga, Banyo puis Bafia, chef-lieu du département. Certificat d’études primaires en poche, direction Yaoundé et le Lycée général Leclerc : BEPC ; premier bac ; bachot « sciences ex » version Académie de Bordeaux (c’est-à-dire un bachot français). Nous sommes en juin 1966. Etudes de sciences économiques à l’université de Yaoundé d’abord (1966-1969) puis à l’université de Grenoble (1969-1971) ; elle décroche sa licence, son DES et entame ses recherches en vue de la rédaction d’une thèse de doctorat d’Etat : « Planification et financement des investissements au Cameroun : 1960-1970. Essais d’analyse ». Elle la soutiendra le 1er octobre 1976 à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

Entre temps, elle était revenue au Cameroun et avait été embauchée comme cadre par la SOCAR, société d’assurance et de réassurance (octobre 1974-juillet 1975), avant de rejoindre la Société nationale d’investissement (SNI), à compter du 1er septembre 1975. Son titre de docteur d’Etat la propulsera à la Banque mondiale (1977-1978) où, consultant, elle va plancher sur la faisabilité industrielle au Cameroun.

Revenue au siège de la SNI, elle va y gravir les échelons. La SNI, créée en 1964, devait favoriser l’émergence d’un secteur industriel , « non pas dans l’optique de la création d’un capitalisme d’Etat, mais pour suppléer, temporairement, à l’insuffisance des moyens nationaux » (dixit Simon Ngann Yonn) ; elle deviendra la société de portefeuille des participations de l’Etat dans les entreprises. Cela concernait, dans les années 1980, quatre-vingts sociétés représentant 16 % du PIB et employant 60.000 personnes. Le patron en était, depuis le 14 septembre 1985, Simon Ngann Yonn, décédé fin 2004 (cf. LDD Cameroun 024/Jeudi 23 décembre 2004). J’ai fait la connaissance de Esther Dang, en 1988, alors qu’elle appartenait à l’état-major de Simon. Directrice des opérations, elle assurait le suivi des entreprises du portefeuille et préparait leur « rétrocession » aux investisseurs privés.

Au Cameroun comme ailleurs, une jeune femme (« Je ne suis plus très jeune », me disait-elle alors ; elle avait 45 ans !) dans un milieu d’hommes, jolie, cultivée, brillante et diplômée, dès lors qu’elle était médiatisée dans un des plus beaux fleurons de la presse panafricaine de l’époque, faisait son chemin ; malgré les jalousies des uns et des autres. Le 21 septembre 1990, Simon est viré ; façon Biya, autrement dit sans élégance, tandis qu’il participait, à Washington, aux réunions annuelles du FMI et de la Banque mondiale. Les privatisations (qui devaient rapporter de l’argent à l’Etat) tardaient à être mises en œuvre. Simon va rejoindre directement Minka, son village natal, en pays bassa. C’est… Esther Dang qui le remplace.

Déjà, en 1989, on attendait la nomination de Simon au gouvernement ; et c’est Esther qui avait été promue, le 28 avril 1989, conseiller technique pour les affaires économiques, techniques et financières au secrétariat général de la présidence de la République ; le 8 septembre 1990, un décret présidentiel la portera à la présidence de la Commission nationale des marchés. Simon vivra mal son exclusion.

Esther ne comprendra pas les motivations profondes du Palais de l’Unité. « Après seize mois d’absence, me dira-t-elle, pendant lesquels je me suis consacrée exclusivement aux questions macro-économiques, me voilà revenue à la SNI dont les préoccupations sont essentiellement « micro ». Et j’y reviens comme chef d’entreprise. Il me faut avant tout faire le point ». J’écrivais alors : « Un moment proche du pouvoir central, Esther Dang est-elle porteuse d’une mission particulière au sein de la SNI ? Coup de frein ou, au contraire, accélération du processus de privatisation ? Elle refuse, pour l’instant, avant tout diagnostic, de répondre à ma question […] Face aux tenants d’un étatisme revu et corrigé […] Esther Dang défendra-t-elle une ligne strictement libérale ? Il reste quelques semaines à patienter pour le savoir. Ou ne pas le savoir. Ce qui voudrait dire, alors, que la vieille bureaucratie l’a emporté, une fois encore, sur les jeunes technocrates » (Jeune Afrique Economie, novembre 1990).

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