Paul Biya- Barack Obama : Entre lune de miel et lune de fiel


A l’invitation du chef de l’Etat camerounais, le sous-secrétaire américain chargé des Affaires africaines, effectue dès ce lundi une visite au Cameroun. Visite au cours de laquelle, Johny Carson aura en tête-à-tête avec Paul Biya. Les questions électorales et économiques seront au coeur des échanges entre les deux hommes.
Cette visite intervient au moment l’administration Obama se montre déterminée à en finir avec les dirigeants qui affichent une longévité au pouvoir et dans un contexte où des personnalités du Rdpc évoquent des menaces d’ingérences étrangères.
Le chef de l’Etat, Paul Biya, devait effectuer le 10 juin dernier un voyage à l’étranger, notamment à New-York, aux Etats-Unis d’Amérique, où, affirment des sources crédibles, il devait avoir un tête-à-tête avec la secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton. Pour des raisons non élucidées, ce déplacement a été annulé. Il n’empêche. Le contexte qui a précédé cette annonce est, quant à lui, connu. A l’occasion de la célébration du 39e anniversaire de l’Etat unitaire, le 20 mai dernier, Hillary Clinton a ignoré les usages diplomatiques, en s’adressant directement au peuple camerounais et non au président de la République.
«Au nom du président Obama et du peuple des Etats-Unis, écrivait-elle, j’ai le plaisir d’adresser nos meilleurs v?ux ainsi que nos vives et chaleureuses félicitations au peuple camerounais au moment où vous célébrez le 39è anniversaire de l’Etat unitaire de votre pays, ce 20 mai 2011. Nos deux pays partagent un partenariat durable qui reflète l’évolution continue d’une coopération fructueuse pour des causes communes».
Mais, Mme Clinton insistait surtout sur le voeu de l’administration américaine de «voir les Camerounais exercer leur droit de vote au plus tard cette année, lors d’une élection présidentielle libre, transparente et crédible». Ils sont pour cela assurés «de l’appui des Etats-Unis», les deux peuples étant par ailleurs engagés à poursuivre ce partenariat durable et fructueux afin de consolider et d’enrichir leurs efforts au profit d’un avenir plus pacifique et plus prospère.
Toujours à l’occasion du 20 mai, alors que le message d’Hillary Clinton faisait déjà grand bruit au Cameroun, le président des Etats-Unis, Barack Obama, décidera, pour sa part d’adresser des félicitations au chef de l’Etat. « La commémoration de la fête nationale de la République du Cameroun le 20 mai m’offre l’heureuse occasion de vous adresser, ainsi qu’au peuple camerounais, les vives et chaleureuses félicitations du peuple américain auxquelles je joins les miennes propres. Notre adhésion commune aux idéaux démocratiques continuera à renforcer notre amitié et nos liens. Puissent la paix et la prospérité régner sur la République du Cameroun », écrira-t-il. Motif de soulagement dans le sérail, la missive de Barack Obama va pourtant intriguer l’opinion publique.
Bien que n’ayant, à priori, aucun lien direct avec le Cameroun, deux autres évènements ont jeté ce mois un faisceau de lumière sur le nouveau positionnement en Afrique et particulièrement en Afrique subsaharienne, zone où se situe le pays. Le 9 juin dernier, Ali Bongo, le président du Gabon est reçu à la Maison blanche. C’est le premier chef d’un Etat d’Afrique subsaharienne à avoir les honneurs du bureau ovale. Le porte-parole de la Maison blanche, Jay Carney, déclarera à la presse, pour expliquer le choix de cet hôte, qu' « Il serait un peu naïf de penser que le président des Etats-Unis ne devrait pas rencontrer des dirigeants qui ne répondent pas à tous les critères qui seraient les nôtres pour une gouvernance parfaite. Le Gabon a effectué des votes très importants aux Nations unies, dont des questions liées aux droits de l'homme. Le président Bongo a effectué de nombreuses réformes au Gabon, et le Gabon joue un rôle de plus en plus important au niveau régional et mondial. Le rapport sur les droits de l'homme de cette année montre qu'il y a des améliorations au Gabon, et nous allons continuer à pousser, l'administration et le président lui-même, pour que de nouveaux progrès soient réalisés ».
Libertés
Dans le communiqué final de cette rencontre inédite, la Maison Blanche indique que Barack Obama a, « salué les réformes prises sous la présidence d'Ali Bongo qui ont apporté plus de transparence et de responsabilité au gouvernement. Et le texte ajoute : « Le président Obama a pressé le président Bongo de prendre d'audacieuses mesures pour éradiquer la corruption et réformer le système judiciaire et de toutes les institutions clés afin d'assurer la protection des droits de l'homme». Locomotive de l’Afrique centrale, le Cameroun, dont le chef est par ailleurs l’un des doyens en Afrique subsaharienne aurait pu légitimement aspirer à un tel honneur. On se rappelle tout de même que Paul Biya a été reçu à Washington, en compagnie d’autres chefs d’Etats africains, en 2009, en marge de l’Assemblée générale des Nations Unies.
Le deuxième élément digne d’analyse est sans doute le discours prononcé par Hillary Clinton le 13 juin dernier à Addis-Abeba, à la tribune de l’Union africaine. Nulle part le Cameroun n’est cité parmi les pays qui font des progrès sur les trois pôles d’action retenus par la diplomatie américaine : la démocratie, la croissance économique, la paix et la sécurité. La secrétaire d’Etat américaine décerne plutôt des bons points à la Tanzanie, au Bénin, au Mali, au Botswana, au Ghana, au Niger, à la Guinée, au Nigeria, au Kenya, au Malawi, à la Zambie, au Rwanda et… à la Côte d’Ivoire.
Echanges commerciaux
Au chapitre de la démocratie, la patronne de la diplomatie du pays des Yankee estime que « le mérite de ces progrès durement acquis revient en grande partie au peuple et aux chefs de file de ces pays, qui ont exigé, avec fougue et sans relâche, souvent à leurs risques et périls, que leurs dirigeants protègent l'État de droit, qu'ils honorent l'issue du scrutin, qu'ils respectent les droits et les libertés ». Avant de sonner la charge contre les chefs d’Etat des pays qui seraient à la traîne. « Mais la célébration de ces progrès ne doit pas nous faire oublier que trop de gens en Afrique vivent encore sous le joug de dirigeants au pouvoir depuis longtemps, des hommes qui se préoccupent trop de la longévité de leur règne et pas assez de l'avenir qu'ils doivent bâtir pour leur pays. D'aucuns prétendent même croire en la démocratie - la démocratie se résumant pour eux à une seule élection, une seule fois».
Plus loin, Hillary Clinton ouvre sans coup férir le procès de l’alternance au pouvoir en Afrique, à l’aune du printemps arabe.
« Tous les pays du monde ont des leçons à tirer de ces mouvements démocratiques, mais cette vague de militantisme, que l'on a fini par désigner sous le terme de « printemps arabe », revêt une importance particulière pour les dirigeants, en Afrique et ailleurs, qui s'accrochent au pouvoir à tout prix, qui suppriment toute dissension, qui s'enrichissent et enrichissent leurs partisans au détriment de leur peuple. À ces dirigeants, notre message doit être on ne peut plus clair : soyez à la hauteur de cette occasion historique ; montrez que vous avez l'étoffe d'un chef en vous engageant dans une voie qui honore les aspirations de votre peuple ; créez un avenir dans lequel vos jeunes auront foi, un avenir que vos jeunes défendront et qu'ils aideront à construire. Parce que si vous ne le faites pas, si vous pensez que les libertés et les possibilités que nous qualifions d'universelles ne s'appliquent pas à votre peuple, aux hommes et aux femmes sur un pied d'égalité, ou si vous ne souhaitez pas aider votre peuple à travailler et à vivre dans la dignité, vous vous trouvez à contre-courant de l'histoire, et le temps vous donnera tort ».
Ce discours d’Hillary Clinton s’inscrit dans le droit fil de celui prononcé en juillet 2009 au Palais international d’Accra, au Ghana, par Barack Obama. Le président américain déclarait, notamment : « En ce XXIe siècle, des institutions capables, fiables et transparentes sont la clé du succès - des parlements puissants et des forces de police honnêtes ; des juges et des journalistes indépendants ; un secteur privé et une société civile florissants, ainsi qu'une presse indépendante. Tels sont les éléments qui donnent vie à la démocratie, parce que c'est ce qui compte dans la vie quotidienne des gens ». Certains éléments cités par Barack Obama ont ainsi été à l’origine de l’attribution du « Prix du courage féminin) à Henriette Ekwé en mars dernier par Michelle Obama, la première dame américaine. Une initiative qui a avait suscité l’ire du ministre des Relations extérieures camerounais. Lequel avait convoqué à cet effet dans ses services l’ambassadeur Robert.P Jackson à qui il avait remis un pli fermé destiné à Hillary Clinton.
Sur le plan de la croissance économique, la diplomatie américaine s’orientera, désormais, fait savoir Hillary Clinton, vers « les pays qui adoptent une approche élargie, inclusive et durable à la croissance ». Dans le domaine commercial, sur la base de informations fournies par l’ambassade des Etats-Unis à Yaoundé, le volume des échanges entre ce pays et le Cameroun baisse au fil des ans. S’agissant des exportations, ils sont passés de 123,619 dollars Us à 2008 à 45,534 dollars Us en mars 2011. Sur le volet importations, l’on est passé de 626,414 dollars en 2008 à 67,677 dollars en mars 2011. Pour ce qui est des échanges liés à l’Agoa (African growth oppotunity act) 447,267 dollars en 2008 à 53,285 dollars en mars 2011. Cet indicateur est sans conteste à prendre en compte dans l’analyse des rapports entre le Cameroun et les Etats-Unis. Au même titre que l’appui du pays de l’Oncle Sam au Cameroun dans l’organisation des élections, dans les secteurs de l’éducation, de la santé, de l’agriculture, de la paix et de la sécurité. Même si, sur un autre versant, le Département d’Etat américain ne se prive pas de dresser des rapports embarrassants sur le Cameroun, notamment sur la situation des droits de l’homme. Le dernier en date remonte à…
Georges Alain Boyomo