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Et si le 10 juin était célèbre comme « fête de la gérontocratie » sous le renouveau de Paul Biya ! Dans un trimestre, le vieil homme allait fêter ses 82 ans. C’est un tiers de plus que l’espérance de vie dans la vaste sous-région d’Afrique centrale.
La fatigue se lisait dans son regard. Les traits de son visage étaient marqués par le temps. Jour après jour, la vigueur le quittait. Ses facultés auditives avaient baissé. Il fallait désormais crier pour qu’il vous entende.
L’homme transpirait au moindre effort et se déplaçait avec d’énormes difficultés. Par exemple, en exagérant à peine, un quart d’heure devait lui être nécessaire pour atteindre son bureau, depuis le perron du ministère où il était le « boss ». Un supplice ! Car il lui fallait d’abord monter les escaliers à l’entrée principale et parcourir ensuite le petit hall qui devait pourtant lui paraître interminable. C’est à peine si l’homme marchait encore. Claudiquant de vieillesse, il comptait ses pas en réalité, tellement ils étaient lourds. Allait-il encore tenir pour longtemps ? Comme la boutade que l’on se plaisait jadis à lancer à l’endroit du Caudillo Franco d’Espagne durant sa très longue agonie, l’homme était mort, mais qui pouvait le lui dire ? Et pour cause : il était « fini », mais toujours puissant. Au Cameroun !
Il y a exactement un an, le 10 juin 2010, le chef d’Etat Camerounais le conviât au déjeuner qu’il offrait au Secrétaire général de l’ONU, alors en visite officielle. On imagine les doigts du Vieux saisis de tremblote en approchant la cuillère de sa bouche entrouverte avec peine. Après ce dernier déjeuner, c’est sur les marches du perron du palais d’Etoudi qu’il eu un malaise. Du haut de son imposante stature, le vieil homme s’étourdit, chancela, tout seul, puis vacilla et s’effondra. Lourdement. Très vite, on appela les secours. Ils arrivèrent sans tarder. Cependant, le vieillard n’allait plus se remettre. C’est pour lui que le premier fonctionnaire, monsieur Ban Ki-moon, prononça ce jour-là ces paroles émouvantes devant l’assemblée nationale camerounaise : « je vous dis combien je suis attristé par le décès ce jour même de monsieur Léopold Ferdinand Oyono. »
Homme de lettre en son temps, auteur du célèbre roman « Le vieux nègre et la médaille », Ferdinand Oyono n’était pas malade, sinon de vieillesse. Il en est mort, dans l’exercice de ses nouvelles fonctions quasi honorifiques, tout comme un brave soldat sur un champ de bataille ! Vieux nègre plein de médailles comme Meka, l’héro de son roman, il était alors Ambassadeur itinérant à la Présidence de la république du Cameroun depuis un an, après avoir servit son ami Biya durant tout le dernier quart de siècle. Ouvrons une petite parenthèse sur le grand paradoxe du vieil « Itinérant » au pas de tortue.(Nul ne peut contester valablement le fait qu'Oyono était un écrivain doué d’un immense talent qui ferait pâlir d'envie quasi tous les romanciers camerounais, voire africains, actuellement vivants.
Cet artiste et esthète de littérature était doué surtout dans l’art romanesque de la critique coloniale exercée avec fourgue et un incomparable style salué à juste titre par tous les grands critiques littéraires qui s'extasiaient sur ses excellentes trames goguenardes.Avec le recul cependant, l'on s'interroge sur l'idéologie directrice de l'homme Oyono dont le cap changea brusquement de direction tel le rebond d'une tisse qui croise un mur de béton. Paradoxe ? Drôle de quiproquo ? Ou contraste marquant ? Comment nier qu’entre la pensée écrite de l’homme et ses actes, le hiatus qui s’est creusé tout au long de son existence est un abîme qui engloutirait plus profondément que les abysses qu'explorent le très célèbre bathyscaphe américain « Trieste ». Ses propres contradictions sont révélées par son itinéraire dans un régime où la « politique du ventre » (Bayard) l’emporte largement sur le « bien-pensant ».
Nous n’irons pas jusqu’à insinuer qu’après ses trois romans publiés en un laps, entre 1956 et 1960, l’homme fut emporté le reste de sa vie dans un infernal maelström qu'il intégra en toute liberté en suivant la direction du vent néo-colonial d'Ahidjo depuis 1962 (où il fut son Ministre plénipotentiaire auprès des communautés économiques européennes à Bruxelles), puis, dès 1984, du vent du « Renouveau national » qui le fit d'abord Ambassadeur du Cameroun en Grande-Bretagne et dans les pays scandinaves. Force est de constater que sur le plan diplomatique, Oyono ne gardera pas le même talent que dans le domaine littéraire même si ses pairs l’ont toujours considéré comme un « bon diplomate ». Sur le plan politique, descendant là alors d’un très grand cran, l’homme fut un piètre politicien, au bas mot. Pour Bernard Muna, « c’est d’avantage pour ces œuvres littéraires qu’il sera reconnu et honoré. (...) Au plan politique, continue Muna, il ne laisse pas grand-chose.
Je ne pense pas qu’il était véritablement un homme politique. Je pense qu’il faut davantage saluer son action en tant que homme de culture et diplomate. » C'est qu'Oyono n'a presque rien apporté durant l’exercice de ses différentes fonctions ministérielles, même pas au Ministère de la Culture, son domaine de prédilection par excellence. Si, diront ses inconditionnels, on lui doit au moins le « droit d’auteur ». Et ceci, même si tous savent bien que ce droit d’auteur n’est point garanti dans un Cameroun où un professeur d’université peut librement plagier et publier in extenso les travaux de son étudiant en effaçant toute référence à ce dernier ; même si tous savent qu’au Cameroun un animateur peut passer à l’infini des chansons à la radio ou à la télévision nationale aussi, sans que rien ne soit versé en contrepartie aux ayants-droits.
Sous Oyono, « homme de culture », le Cameroun, qui comptait une centaine de salles de cinéma lors de l’accession au pouvoir de son ami Paul Biya en 1982, a vu le nombre de ses salles se rétrécir comme peau de chagrin jusqu’à la fermeture du Wouri, la toute dernière salle de cinéma du Cameroun, le 19 janvier 2009. Aujourd’hui, c’est tout à fait par dépit, par contrainte, que les inconsolables cinéphiles du Cameroun se rabattent dans les vidéo-clubs, ses petites chambres obscures de sous-quartiers où sévissent le crime, le vol, le racket et surtout la dépravation des mœurs des enfants à peine pubères, à qui la sexualité à l’état brut, (par mimétisme à celle pervertie qui est portée à leurs yeux à l’écran ?), est probablement « reproduit » (dans le sens bourdieusien de la notion), dans la société camerounaise. Ne peut-on en effet pas y voir un lien étroit avec la montée en puissance de la prostitution des gamines et l’escroquerie sentimentale sous toutes ses autres formes? (Bien sûr, notre propos n’est qu’une question où nous nous abstenons de trancher, ce qui serait une entreprise trop risquée). Fermons d’ailleurs très vite cette parenthèse qui va sans doute nous attirer les foudres des lecteurs conquis aux méthodes du régime Biya.
Donc, le cas Ferdinand Oyono, morts de vieillesse dans l'exercice de ses fonctions, un 10 juin, est très loin d’être unique. 3 ans auparavant le « doyen » des ambassadeurs, André Ngongang Ouandji, alors en poste en Russie depuis belle lurette, nous fournissait un autre tableau au moins aussi pathétique. Il n’était un secret pour personne que ces ennuis de santé l’empêchait d’exercer pleinement ses fonctions devenues honorifiques, pour ainsi dire. Il décéda en fonction en juin 2007 dans un hôpital bruxellois, près de son fils, médecin. Dans la même période, madame Isabelle Basong, ex-ambassadeur du Cameroun en Belgique justement, depuis « la nuit des temps », et après une longue maladie et une interminable agonie décéda en fonction.
En 2008, un dentiste de formation, septuagénaire, allait aussi marquer à sa façon la chronique macabre des gérontocrates camerounais. Ancien ministre en son temps, il pouvait à juste titre se vanter d’avoir mené pour la première fois dans l’histoire du football une équipe africaine en quart de finale d’une coupe du monde. Après 17 ans d’absence sur le terrain de jeu politique, ses « appels de pieds » furent récompensés lorsqu'il fut rappelé de sa paisible retraite villageoise pour porter la diplomatie camerounaise dans un pays voisin. Moins de 30 mois plus tard, Joseph Fofé, visiblement très fatigué, décédait, de vieillesse quoi qu’on dise, dans un hôpital parisien où il fut évacué en urgence. Est-il même besoin d’égrener tout le chapelet funèbre pour établir la concaténation ?
Sieur Philippe Mataga, alors ambassadeur en Espagne, décéda en fonction. Le fils de François Sengat Kuo s’étonnait-il encore d’avoir atteint l’âge d’être mis à la retraite avant son papa ? Ex cætera. On peut citer une centaine de cas de gérontocrates morts en fonction, et peut-être même, en abaissant un peu plus les niveaux de pouvoir par eux tenus, de la haute magistrature à la court suprême par exemple, jusqu’aux sous-préfectures, en passant par la police, la gendarmerie ou l’armée nationale, plus d’une dizaine de milliers d’autres exemples. Parfois, certains morts sont même nommés dans des fonctions au Cameroun, où l’administration continue avec une incroyable assiduité à leur verser leur salaire, des décennies après leurs morts. Mais d'entre tous, le cas Ferdinand Oyono est probablement le plus emblématique dans l’antithèse du « Renouveau national ».
En effet, mourir de vieillesse, sur les marches du palais présidentiel d’Etoudi, est sans nul doute un symbole fort et frappant qu’il convient de commémorer, en mémoire cette fois-ci, non plus du seul Oyono, mais de toute la gérontocratie camerounaise qui se meurt sous l’ère Biya. C'est pourquoi, pour souhaiter bonne fête à cette gérontocratie comme il se doit, nous proposons, dans le style sarcastique d'Oyono, que le 10 juin soit célébré tous les ans au Cameroun.
© Correspondance : Betran KOMNANG, Bruxelles – Belgique
