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Le cas de ce journaliste décédé dans des circonstances troubles alors qu’il était en détention provisoire à la prison centrale de Yaoundé, est remis une fois de plus entre les mains du président Biya. Le Comité pour la Protection des Journalistes (Cpj) vient de ressusciter l’affaire Bibi Ngota qi, il y un an exactement, défraya la chronique des semaines durant.
En attendant l’éventuelle réponse du gouvernement au courrier du Cpj, rappelons que le 22 avril 2010, une nouvelle ébranle l’opinion publique camerounaise en général et le monde de la communication en particulier. Cyrille Ngota Ngota, alias Bibi Ngota, est décédé dans sa cellule de la prison centrale de Kondengui à Yaoundé. Les premières informations indiquent qu’il est mort à la suite des tortures reçues pendant sa détention, depuis les cellules de la Direction générale à la Recherche extérieure (Dgre) et surtout, à cause d’un manque de soin. L’établissement pénitentiaire ne lui ayant pas permis de se faire soigner comme l’avaient réclamé avec insistance et détresse ses proches. Dès le lendemain de cette disparition, le ministre de la communication, Issa Tchiroma Bakary, pressé par l’opinion publique, avait donné une conférence de presse pour faire valoir la thèse du gouvernement et expliquer les circonstances dans lesquelles il est décédé. Manifestement, ces explications n’étaient pas passées dans l’opinion publique nationale et internationale. Parce que des leaders d’opinion et des organisations des journalistes étaient campés sur leurs positions selon lesquelles ce journaliste et ses compagnons d’infortune avaient été interpellés dans le cadre de leur profession.
Scepticisme
Le Comité pour la protection des journalistes (Cpj) avait alors écrit au président dela République du Cameroun
pour demander que toute la lumière soit faite sur cette histoire. Et la lettre avait été copiée à nombre d’organisations internationales partenaires du Cameroun. Sur le plan interne, outre les positions constantes de la presse dont le ton général était au scepticisme quant à la bonne foi du gouvernement, les partis politiques avaient demandé une commission d’enquête indépendante. C’est dans cette foulée que Issa Tchiroma Bakary, dans une « déclaration spéciale » au poste national de la Crtv, avait révélé que le président dela République,
, avait ordonné une commission d’enquête judiciaire pour établir les parts de responsabilité dans le décès du directeur de publication du bihebdomadaire « Cameroun Express. »
On se rappelle qu’il avait été interpellé avec trois autres journalistes (Serge Sabouang et Robert Mintsa, respectivement directeurs de publication des bimensuels La Nation et Le Devoir, et Hervé Nko’o, reporter à l’hebdomadaire Bebela) en février 2010 alors qu’ils menaient une enquête dans une affaire de "retro-commissions" où seraient impliquées plusieurs personnalités de l'Etat intervenant dans la filière de la gestion pétrolière et les dessous de l’achat d’un bateau-hôtel, le Rio Del Rey par certains pontes du régime de Yaoundé.
Cette réaction du comité pour la protection des journalistes, à l’occasion du premier anniversaire de cet événement, rappelle au moins deux exigences relativement à cette affaire : premièrement, que toute la lumière à travers une commission d’enquête indépendante soit faite sur les circonstances exactes du décès de ce journaliste. Deuxièmement, que le gouvernement clarifie les dessous de table qui avaient caractérisé l’acquisition du Rio Del Rey par la Société nationale des Hydrocarbures (Snh), et qui était l’objet de l’enquête de ces journalistes.
Document
Un an après la mort de Ngota, le Cpj réclame la justice et des réforme.
Extraits de la correspondance que le Comité pour la Protection des Journalistes a adressée au président dela République du Cameroun le 22 avril 2011 « Il y a un an cette semaine, le journaliste Germain Cyrille Ngota Ngota décédait dans sa cellule à la prison de Nkondengui à Yaoundé, où il avait été placé en détention provisoire sous des accusations pénales fondées sur ses activités en tant que directeur de publication du mensuel Cameroon Express. Nous tenons le gouvernement camerounais responsable de la mort de M. Ngota et vous demandons d'initier des réformes afin qu'aucun autre journaliste camerounais ne soit jeté en prison en représailles à des enquêtes ou à des reportages sur des questions d'intérêt public. Nous sollicitons ainsi votre leadership pour l'abrogation des peines d'emprisonnement en matière de délits de presse et le transfert des infractions par voie de presse du régime pénal au droit civil. De telles reformes satisferaient l'équilibre entre l'intérêt public et la sauvegarde des principes démocratiques fondamentaux tels que la transparence, l'accès à l'information et la responsabilisation, tant des journalistes que des personnalités publiques.
M. le président, les journalistes, dont le travail consiste à la quête et à la diffusion d'informations variées qui sont nécessaires au débat démocratique, ne sont pas au dessus des lois, comme l'a dit récemment au Cpj votre ministre de la Communication, Issa Tchiroma Bakary. Cependant, ni le sont les forces de sécurité et les personnalités publiques qui abusent de leur autorité pour régler des comptes avec leurs détracteurs dans la presse.
M. Ngota avait été arrêté le 5 février 2010, après que lui et trois autres journalistes ont envoyé un protocole d'interview à Laurent Esso, secrétaire général de la présidence et président du conseil d'administration de la Société nationale des hydrocarbures (Snh), au sujet d'allégations de détournement de fonds à la Snh. Les allégations étaient fondées sur un document, présenté comme une note confidentielle de M. Esso divulguée par une prétendue source anonyme, concernant le partage de « commissions » sur l'achat d'un bateau-hôtel par la Snh.
M. Esso n'a jamais fait de déclarations publiques sur le document ou les accusations contre lui, mais, selon l'enquête menée par le gouvernement camerounais lui-même, il a ordonné aux agents de la Direction générale de la recherche extérieure (Dgre), sous l'autorité de la présidence, d'arrêter M. Ngota ainsi que les trois autres journalistes et de les obliger à révéler leur source pour le document en question. L'un de ces trois autres journalistes, Simon Hervé Nko'o, reporter de l'hebdomadaire Bebela, a accusé les agents de la Dgre de l'avoir torturé psychologiquement et physiquement au cours de sa détention au secret pendant une semaine sans chef d'accusation. Votre administration n'a jamais fait de déclarations publique sur ces allégations de torture, qui ont été documentées par un médecin qui a examiné M. Nko'o après sa libération.
Votre Excellence, le Cameroun est signataire de la Convention des Nations Unies contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. Toutefois, dans son rapport de mai 2010, le Comité des Nations unies contre la torture a signalé que le gouvernement camerounais n'avait pas fourni d'informations lui permettant de déterminer si la définition de la torture en vertu du code pénal camerounais était conforme à la Convention. Le Comité a également exprimé la crainte que, « dans la pratique, les détenus, à partir du moment de leur arrestation, bénéficient rarement des garanties prévues dans le Code de procédure pénale ».
Dans le cas d'espèce, M. Esso ne s'est tourné vers le système judiciaire camerounais que bien après avoir lancé les agents de renseignement de la Dgre contre Mr. Ngota et ses 3 confrères. Ainsi, sur plainte de M. Esso, la police judiciaire a arrêté M. Ngota le 25 février 2010. Un procureur de la République avait alors inculpé M. Ngota et deux autres journalistes de « falsification de la signature d'un fonctionnaire », les jetant ainsi à la prison de Nkondengui en attendant leur procès.
Les proches de M. Ngota ont déclaré au Cpj que le régisseur de la prison avait refusé leur demande de transfert du journaliste, qui souffrait d'hypertension artérielle, du quartier Kosovo de la prison où des criminels endurcis sont emprisonnés, sous prétexte que seul le ministère public avait un tel pouvoir. M. Ngota est décédé quelques semaines plus tard en détention provisoire, une pratique d'incarcération qui peut durer jusqu'à 18 mois en vertu de la loi camerounaise. Dans son rapport de mai 2010, le Comité contre la torture a déclaré qu'il restait «profondément préoccupé par le nombre élevé de personnes placées en détention provisoire », et a exhorté le gouvernement camerounais à «réduire la durée de la détention provisoire » et considérer celle-ci comme « une mesure « exceptionnelle ».
Monsieur le président, l'anniversaire de la mort de M. Ngota, le 22 avril, devrait être pour vous une occasion d'user fortement de votre pouvoir pour mettre fin aux détentions arbitraires et abusives et aux poursuites pénales de journalistes faisant des reportages sur des questions d'intérêt public, telles que les allégations de corruption publique. Nous vous exhortons donc à réformer le code pénal du Cameroun afin que les délits de presse soient jugés par des tribunaux civils. Conformément aux principes démocratiques de transparence et responsabilisation, nous vous demandons de prendre toutes les mesures nécessaires pour engager la responsabilité des fonctionnaires, les personnalités publiques, et les services de sécurité qui abusent de leur autorité pour exercer des représailles contre leurs détracteurs dans la presse ».
Joël Simon
Directeur exécutif