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Alors que certains acteurs économiques et politiques critiquent sévèrement ce qui, d’après eux, ne résout aucun problème, l’auteur ici, pense le contraire.Dans l’édition 2880 du 04 avril 2011 de Mutations, deux poids lourds de l’opinion se sont exprimés sur la question du recrutement des 25 000 jeunes annoncé par le chef de l’Etat.
Je me permets en ma modeste qualité de président de l’Observatoire national des recrutements, d’apporter la contribution de notre institution à ce débat citoyen.
Pour M. Garga Haman Adji, ancien ministre de la Fonction publique et président de Parti (donc probable chef d’Etat) : «Ce recrutement est l’une des plus grosses conneries sociales que le système actuel ait commises... A travers ce recrutement, le pouvoir est tout simplement entrain de mettre en place des jeunes inexpérimentés qui vont sucer les impôts de ceux qui travaillent. Que feront –ils dans les bureaux des ministères ? Rien. Le pouvoir a-t-il réfléchi un seul instant sur la manière intelligente et rentable d’utiliser ces jeunes ? Je ne le pense pas. Je me suis livré à un petit calcul à l’annonce de ces recrutements. En prenant par exemple les salaires contractuels les plus bas de la Fonction publique et dans l’hypothèse la plus optimiste, l’Etat va dégager du Trésor 35 milliards de Fcfa chaque année, pour payer des jeunes qui n’auront rien à faire. La raison ici étant que l’on voudrait résoudre un problème politique lié à la prochaine élection présidentielle. Pourtant, en prenant l’option d’utiliser 35 milliards de Francs en investissant dans le secteur de l’agriculture, de la pêche, de l’élevage, on créerait au moins 75 000 emplois en deux ans etc.». Quant à Bernard Njonga, acteur bien connu de la société civile, il s’agit : «d’un recrutement improvisé» et que son caractère massif «le rendra forcément contreproductif».
Un peu d’histoire
L’Etat camerounais depuis l’époque d’Ahidjo, avait déjà pris la mesure de la situation que provoqueraient deux phénomènes concomitants : une démographie galopante et un boom extraordinaire de la scolarisation. C’est ainsi que parallèlement aux concours lancés par les grandes écoles, face à un secteur privé embryonnaire inapte à recruter le flot de diplômés issus d’un système éducatif, du reste incapable de fournir une main d’œuvre en adéquation avec les besoins du marché de l’emploi à cause de formations généralement inappropriées – l’Etat fut contraint de recruter successivement, 1500 en 1983 et 1700 en 1987 diplômés de l’enseignement supérieur respectivement en 1983 et 1987. Certaines de ces recrues sont d’ailleurs devenues membres du gouvernement.
A la fin des années octante et le ministre Garga ne saurait ignorer cette réalité qui est un fait qu’il maîtrise certainement mieux que nous, le Cameroun sera frappé par une crise économique d’une rare violence, caractérisée par la fermeture de centaines de sociétés parapubliques, le manque généralisé de liquidités , se traduisant par la fermeture d’institutions financières. Le pays fera appel au Fmi et à la Banque mondiale. Des mesures d’austérité furent donc imposées au Cameroun par ces bailleurs de fonds, dans le cadre de plans d’ajustement structurel. Ainsi, en démantelant – bien sûr avec la complicité de notre élite gouvernante- l’embryon d’industrie et agro industrie, héritage d’Amadou Ahidjo, à travers les liquidations/privatisations/réhabilitations des sociétés d’Etat, l’on a assené un véritable coup de massue à notre économie. Provoquant un véritable cataclysme dans le secteur de l’emploi.
Une thérapie de l’endettement à deux vitesses
Il était interdit de recruter, de prendre la moindre initiative économique sans se référer aux bailleurs de fonds, pourtant promptes à déverser des centaines de millions d’Euros et/ou de dollars lorsque les pays occidentaux sont touchés par une crise ; les cas des Etats-Unis, de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal sont révélateurs de cette réalité. Des chiffres récents montrent que ces nations dites développées sont plus endettées chacune plus que 46 Etats africains qui totalise 400 millions de dollars de dette pour lesquels ils sont martyrisés par ces grands usuriers. Les Etats - Unis caracolent en tête avec plus de 14.000 milliards de dollars de dette, la France est à 2000 milliards pour ne citer que les plus en vue. On n’a pourtant jamais entendu parler de l’Initiative Pays Riches très Endettés Prte. L’on nous conduira donc dans un tunnel de galère pendant plus de deux décennies, avec des conditionnalités et des étapes à franchir, rythmées par le remboursement de la dette, nous interdisant à la limite toute initiative personnelle de développement.
Ce seront : la réduction du train de vie de l’Etat, la déflatation synonyme de compression des personnels de l’Etat, le retrait de l’Etat du secteur productif, les privatisations, la bonne gouvernance. Cette période également connaîtra deux baisses drastiques des salaires et la dévaluation du Fcfa. Une chose est certaine, toutes ces mesures avaient contribué essentiellement à réduire la consommation des biens et services c'est-à-dire, à plomber la demande ; toutes choses qui n’encouragerons pas du tout la production. Après le franchissement des deux principales étapes sous l’appellation Point de Décision et Point d’Achèvement, le Cameroun voudrait relancer son économie et ambitionne de devenir un pays émergent en 2035. Cet objectif, même s’il reste techniquement discutable, ne sera atteint que si l’on met les camerounais au travail.
Un acte régalien et stratégique
L’acte de Paul Biya est donc un acte régalien et souverain, d’un homme d’Etat face à une situation de crise. Aucun scientifique, aucun homme politique, aucun analyste sérieux, ne saurait reprocher à un chef d’Etat de prendre des mesures qu’il estime urgentes face à une situation de crise. Techniquement, nous ne sommes pas loin ici de l’approche keynésienne de relance de la croissance. Il s’agit d’une tentative de thérapie de choc qu’il ne faudrait surtout pas confondre avec de l’improvisation. Imaginer un jour où vous arrivez chez vous à la maison à minuit et que vous trouviez votre nourrisson en pleine crise de palu, votre thermomètre indiquant une température de 40 degré. Vous avez le choix entre planifier sa guérison dans les règles de l’art en l’emmenant à la clinique située à 10 km de là, ou alors opter pour l’automédication immédiate en l’imbibant d’une serviette froide pour faire tomber la fièvre, lui donner un peu de nivaquine avant de le conduire en Clinique. Y a-t-il improvisation ou non ? Voilà à travers cette métaphore la situation dans laquelle se trouve le décideur stratégique au Cameroun.
Dans notre contexte, ce recrutement pose des problèmes pratiques ; il sera d’avantage question de veiller à l’application du principe d’Equilibre Régional : chaque village, arrondissement et département doit pouvoir en bénéficier ; à la transparence dans le recrutement, au respect des critères de recrutement élaborés ; à l’efficacité : que le recrutement autant que faire ce peut, s’effectue en fonction des besoins réels exprimés par chaque secteur de la fonction publique ; à l’équité et la justice : que les chômeurs les plus anciens soient prioritaires ; à l’éthique : que la corruption sous toutes ses formes soit combattue dans le cadre de cette opération. En dehors du tribalisme, de toute forme de népotisme et de cooptation politique. La Conac devrait être fortement impliquée. Le succès des opérations de ce recrutement sur le plan organisationnel est un impératif stratégique, il contribuera sans aucun doute à affermir la paix sociale au Cameroun. C’est là un début de solution à la vraie paix : la paix des cœurs. La principale source de problèmes proviendrait en effet du déficit de transparence dans le processus de recrutement ; l’impression d’injustice qui s’en dégagerait pourrait provoquer des effets contraires à ceux escomptés. Il va être de toute première nécessité de mettre en place des critères d’objectivité minimale.
Ces jeunes coûtent-ils chers à l’économie ?
C’est quoi 35 milliards destinés à des jeunes confrontés aux défis de la crise ? Il faut multiplier ça par 3 ou 4. Pourquoi, se ravitaillant tous sur le même marché de biens et services – mondialisation oblige- le consommateur camerounais a un Smig de moins de 30 000 Fcfa, tandis que le Français caracole à plus de 1000 euros c'est-à-dire plus de 650 000 Fcfa. Manque-t-il de l’argent au Cameroun ? Il suffit de compresser quelques postes budgétaires du fonctionnement de l’Etat et certains investissements parfaitement inutiles : clôtures, véhicules, carburants, fournitures de bureau (que l’on n’achète presque jamais). Si on ajoute à cela les détournements massifs opérés sur le budget de l’Etat, il serait plus indiqué de reverser ce gap en termes de salaires où on est sûr que l’économie toute entière va en bénéficier; on peut ainsi tirer l’économie par la demande. Je pense que nous devons être plus ambitieux pour notre jeunesse. Dans tous les cas, les jeunes qui sont venus vers nous pensent que ce recrutement est une bonne affaire. Ils espèrent tous bien sûr être parmi les «élus» ; c’est cela qui est important pour eux. Ils veulent se sentir utiles. Les questions d’argent ne les préoccupent pas pour l’instant. Ils veulent éloigner de leurs vies l’ennui, le vice et le besoin.
Ces jeunes auront-ils effectivement du travail ?
En prenant nous aussi notre calculette, nous nous rendons compte du caractère dérisoire de cet effectif surtout en plein mouvement de décentralisation. Cela fait environ 75 personnes par arrondissement. Franchement, une mairie performante paie à elle toute seule, leurs salaires. Il n’y a que du travail dans un pays en développement.
Avec la décentralisation, il faudra d’avantage rapprocher les administrations des populations. Par ailleurs, cela fait deux décennies que l’Etat n’a pas régulièrement recruté. Pendant dix ans, on n’a pas recruté à l’éducation nationale, à la santé et à l’agriculture non plus ; pendant 10 ans, les gens ont continué à aller en retraite régulièrement, d’autres sont morts ; le besoin se faisant pressant, l’on a fait appel aux temporaires et à certains retraités qui eux, coûtent forcément plus cher et «qui sucent» réellement l’argent du contribuable. Ces temporaires constituent un réel problème à ce jour pour l’Etat, qui les a abusivement employés et exploités –voir leur salaire- plus de dix ans durant pour bon nombre d’entre eux. Les effectifs sont vieillissants. Le vrai problème c’est le manque de cohésion interne du système. Il est certain que notre administration à besoin de sang neuf. Il faudrait simplement former cette nouvelle cuvée, surtout les cadres, en matière d’administration et d’éthique. L’Ecole Nationale d’Administration et toutes les structures chargées de la lutte contre la corruption pourraient alors mises à contribution.
La question à laquelle il conviendrait de répondre est celle de savoir si l’acte présidentiel est pertinent ou alors une stupidité (connerie sociale) au sens de M. Garga Haman Adji ou encore une improvisation selon le regard de M. Bernard Njonga ? Ce recrutement n’est pas contre productif ; les effets positifs se font d’ailleurs déjà sentir. Il permet de relancer le débat sur l’emploi qui s’est enlisé dans l’inertie. Certains petits commerces qui se sont constitués autour des longues files d’attente ont pu expérimenter les bienfaits de l’accroissement de la demande : leurs chiffres d’affaires ont été parfois multipliés par 5 à 10. 25 000 personnes recrutées, cela correspond à de nouvelles ambitions : 25 000 maisons potentielles, 25 000 nouveaux comptes bancaires, 25 000 couples ; en comptant avec la famille et la solidarité africaine, plus d’un million de personnes seraient touchées par cette affaire. Cela ne saurait donc être une «connerie sociale».
La question de l’emploi est loin d’être une fiction dans notre pays et qu’il n’est pas exagéré de dire que nous sommes dans une situation de crise réelle : la crise de l’emploi. C'est-à-dire une situation susceptible de perturber la bonne marche de l’Etat. Or d’après la Constitution, c’est le chef de l’Etat qui est garant entre autre, de l’intégrité du territoire de la permanence et de la continuité de l’Etat. Paul Biya se devait donc de réagir ! Certes, ce n’est pas suffisant. Que les autres acteurs prennent le relais.
© Correspondance : Joseph Marie Eloundou, Président de l’Observatoire National des recrutements
