Accidents de la route : Pourquoi le gouvernement veut interdire les voyages de nuit


Depuis le début de l’année, les drames se multiplient sur la route nationale n°3 Yaoundé-Douala. En trois mois, plus de 50 personnes ont déjà trouvé la mort sur cet axe maudit, à l’heure où le gouvernement fait planer la menace d’une interdiction des voyages nocturnes sur l’ensemble du territoire national.
Vendredi 15 avril, un bus de la compagnie de transports interurbains Princesse, ayant 70 personnes à bord, effectue une sortie de route, achève sa course dans un ravin après avoir fait tonneau.
Le drame, qui s’est produit vers 22h à Ekite, une localité située à 10km d’Edéa, a fait 7 morts et 24 blessés. Sur les circonstances de cet énième accident survenu dans la nuit sur cet axe routier, le mystère reste entier, aucune victime ne parvenant à en relater les causes exactes. Quelques jours auparavant, le ministre des Transports, Bello Bouba Maïgari, levait la suspension qui frappait la compagnie Confort voyages dont un autobus, une quarantaine de jours plus tôt, avait fait 35 morts dans un accident sur le même axe. Le 11 mars, 4 personnes trouvaient également la mort vers 20h non loin de Mbankomo, après une collision avec un gros porteur.
En remontant le temps, l’on constate que le nombre de victimes des suites d’accidents sur cet axe dépasse largement les 50 morts depuis le début de l’année. Aussi réalise-t-on que plus le ministre des Transports suspend les compagnies mises en causes, plus il y a d’accidents. «On voit bien que la suspension n’arrange rien parce que, malgré les sanstions, les accidents se poursuivent», regrette Ernest Djomo, secrétaire à l’organisation du Syndicat national des transporteurs du Cameroun.
D’après des syndicalistes, la suspension devrait toucher non pas les agences de voyages, qui créent de l’emploi, mais les chauffeurs qui en sont la cause. La plupart des accidents sur l’axe, font remarquer plusieurs observateurs, surviennent dans la nuit. Une situation que certains expliquent par la fatigue des conducteurs. «Lorsqu’on interdit la traversée de la ville en journée, les chauffeurs de camion, qui sont pour beaucoup dans les accidents ayant lieu sur cet axe, garent le véhicule mais ne se reposent pas. Certains passent la journée dans les débits de boisson et, une fois la nuit tombée et sans s’être reposés, ils prennent la route. Pas étonnant donc qu’il arrive des drames sur cette route», explique Pierre Nyemeg, président de la Confédération générale des syndicats de transports.
Drames à répétition
Certains évoquent de la corruption autour de ces suspensions. Ils soulignent que cette voie de la facilité permet, aux fonctionnaires des Transports, de monnayer la réouverture des agences sans que celles-ci ne fournissent des garanties quant à l’état des véhicules, la formation ou le recyclage des chauffeurs. D’autres pointent du doigt l’état des routes où nids-de-poule et dos d’ânes constituent des pièges réels. «Le triangle de la mort mérite des autoroutes. Tant que ce n’est pas fait, on aura encore des hécatombes sur cet axe», analyse un syndicaliste.
Face aux drames à répétition, le ministère des Transports envisage d’interdire les voyages interurbains de nuit qui font 50% de victimes selon les statistiques des autorités. Une décision qui n’est pas du goût des syndicats. Pour Ernest Djomo, il faut plutôt les réglementer de manière à fixer les heures de circulation pour les gros porteurs et les véhicules de transport en commun.
Au ministère des Transports, les responsables affirment que la suppression de ces voyages est inévitable, même si on est conscient des conséquences que cette mesure va entraîner. «Ça va peut être causer un manque à gagner à certaines compagnies, mais il faut frapper parce que toutes les mesures qu’on prend sont inefficaces», constate un cadre de ce département. Les voyages de nuit vont sans doute connaître une halte, mais une autre cause des accidents est indexée : l’état des véhicules.
L’on se souvient que le délégué régional des Transports du Littoral avait, dans un rapport, indiqué que 90% des véhicules en circulation sur cet axe routier n’étaient pas en état de rouler. «Le Cameroun est le seul pays où les véhicules de plus de 25 ans peuvent entrer sur le territoire et être affectés au transport interurbain, sans que cela ne gêne les autorités», confirme un haut responsable un cadre du ministère des Transports.
Seulement, cette déclaration du délégué régional ne satisfait pas les syndicalistes. Ils estiment qu’il y a laxisme quelque part. «Si on a tous ces chiffres, pourquoi continuer de laisser que les gens meurent ?» s’interroge Pierre Nyemeg. «Quand on se retrouve en réunion avec les autres administrations, confesse un cadre du ministère des Transports, il y en a qui pensent que si on applique la loi, il y aura des remous sociaux. Nous voulons bien faire notre travail, mais les politiques ne veulent pas de toute action susceptible de créer des troubles.»
Au ministère des Transports, la situation s’est aggravée sur cet axe depuis que les contrôles routiers ont été proscrits par le délégué général à la Sûreté nationale (Dgsn). De même, regrette un cadre de ce département ministériel, les brigades de prévention et de sécurité routières ont-elles été démantelées du fait de cette décision du Dgsn, qui a rappelé tous les éléments de la police en poste dans les services des Transports.
«Les alcootests sont là et seront périmés bientôt, le matériel roulant est garé alors que l’Etat a investi pour la formation de ces agents», se désole un cadre de cette administration. Une prévention qui, selon les chiffres des syndicats, n’a rien apporté en une décennie. «En 10 ans, le Cameroun a investi 100 milliards de Fcfa pour la prévention et perdu plus de 200.000 personnes sur les axes routiers», témoigne Pierre Nyemeg.
Pierre Célestin Atangana