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Phénomène. Des individus, parfois des familles, habitent les immeubles et les villas en construction à Denver, Bonamoussadi, Makèpè ou encore Logpom. Ils ne partagent pourtant pas le luxe des riches. Moïse prend son bain dans un coin du chantier de construction d’un immeuble. Il se cache derrière un mur de parpaings moins haut que lui.
Le baigneur a laissé ses vêtements et sa serviette au dessus de la cloison qui ne couvre que les parties intimes de son corps. Une eau savonneuse coule et s’infiltre dans le sol couvert de béton séché et de morceaux de pierres. L’herbe prospère çà et là.
Dans le coin opposé, Hervé fait ses besoins derrière une autre rampe de parpaings. Des Wc de fortune donc, sommairement aménagés. Moïse et Hervé cessent de se parler. Le premier a constaté une présence étrangère. « Qui est là ? », lance-t-il d’une voix inquiète. Peu après, les deux jeunes hommes quittent leurs abris respectifs. Moïse sort, déjà habillé, sa petite serviette à l’épaule. Il tient un seau vide de 10 litres contenant du savon de Marseille, une brosse et une éponge utilisée comme gant de toilette.
Promiscuité
Les deux regagnent ensemble le bâtiment en construction. C’est ici qu’ils vivent, dans ce Denver, cité chic de Bonamoussadi, quartier non moins huppé de Douala, la capitale économique du Cameroun. Le futur palace n’a encore rien d’une maison ordinaire. Juste le squelette d’un édifice crasseux, de type R+2, avec un toit précaire. Vu de l’extérieur, il n’y a ni porte ni fenêtre. A la place, quelques ouvertures sont couvertes par une pièce d’étoffe, plutôt un chiffon. La clôture inachevée montre bien qu’un portail et un portillon sont prévus. Un robinet existe sur le site. Ne demandez pas l’électricité, l’installation n’est pas faite. Attention à où l’on pose les pieds dans le bâtiment. Le béton a laissé par terre des bosses qui peuvent faire trébucher. Avec le risque de chuter dans le vide. En effet, les escaliers n’ont pas de balustrade. Idem pour les balcons à chaque étage.
« Les travaux ont été arrêtés il y a plus d’un an. Je vivais déjà ici à l’époque », confie Hervé. Ni lui ni Moïse ne savent grand-chose du propriétaire des lieux, installé à l’étranger selon eux. « La femme du patron vit à Makèpè, non loin d’ici. Elle vient souvent au chantier. C’est son père qui nous avait autorisés à nous installer. Il connaissait bien notre frère qui est rentré au village plus tard », explique Hervé qui s’est établi depuis « un an et six mois ». Moïse est arrivé en 2008. « Je suis retourné au village où j’ai passé plus d’une année. Je suis revenu il y a tout juste huit mois. » A propos de village, les deux squatters sont originaires de Yagoua dans la région de l’Extrême-Nord. Ils y ont laissé leur famille. Les deux sont mariés et âgés de 27 ans. Hervé a trois enfants et Moïse en a un seul. Ils cohabitent avec quatre autres « frères » venus, eux aussi, du septentrion camerounais.
Communauté
Au premier étage, quelqu’un dort dans un lit métallique à ressorts. Un vieux drap couvre mal le matelas troué à divers endroits. Des vêtements sont accrochés aux murs de cette pièce prévue pour être un séjour. D’autres jonchent le sol à côté des chaussures sous deux longs bancs. Au milieu de la salle, un amas de sable complète le tableau. La salle jumelle, au niveau supérieur, est mieux ordonnée et plus viable. Deux tabourets et une petite table habillée d’une vieille nappe jadis blanche, aujourd’hui kaki. Contre un mur se trouve une chaise en plastique avec un pied en moins. Un jeune homme roupille dans un lit en bois.
Aucun dormeur ne s’est encore réveillé jusque-là. Des haillons pendent un peu partout dans l’immeuble. Tout comme des brosses à dents laissées dans les trous des murs non crépis. C’est à se demander si seulement six personnes habitent ces locaux. Plusieurs pièces servent de cuisine. Plutôt mal entretenues. Le même décor se répète : un petit réchaud à pétrole, un bidon contenant le combustible, des assiettes et de petites marmites sales posées au sol, enfin des seaux avec de l’eau.
Il y a trois chambres aménagées. La première n’a pas de porte. La couchette se résume à un vieux matelas sans drap posé par terre, au dessus duquel trône une moustiquaire sale et trouée. La deuxième dispose d’une porte en contre plaque défraichi. Un garçon dort dans un petit lit. Des sacs et des objets personnels sont entassés sur une petite table. Des habits pendent à une corde. Des chaussures sont disposées sur le sol. La troisième salle à coucher est plus commode. Tapis en caoutchouc. Lit bien dressé avec deux oreillers. Posters de stars accolés aux murs. Chaussures bien rangées dans un coin. Des vêtements pliés et disposés au dessus de deux valises. Un rideau propre couvre la fenêtre. Dans cette chambre vit « l’intello » de la petite communauté. Clément Mahoundi, 22 ans, est élève à l’Ecole normale des instituteurs d’enseignement général (Enieg) de Douala. Il habite avec Denis, son frère aîné qui est vigile. Les autres résidents qui dorment font le même travail. Ils sont de service la nuit, comme Hervé qui s’est réveillé le premier aujourd’hui. Celui-ci ira prendre le service à 18h dans un domicile à Makèpè, quartier voisin de Bonamoussadi. Le jeune homme gagne 60.000 F.Cfa le mois. Moïse, quant à lui, fait du repassage dans les domiciles. « Je travaille actuellement pour deux familles. Chacune me paie entre 10.000 et 15.000 F.Cfa par mois », affirme-t-il.
Chaque membre de la communauté contribue pour le règlement de la facture d’eau. « Une fois déjà, nous avons payé 6.000 F.Cfa car, des gens viennent puiser l’eau », confie un résident. Chacun se débrouille pour faire face à l’obscurité, aux moustiques, au froid ou à la chaleur selon la saison. « Je dispose d’un briquet torche. Les autres achètent des bougies. Il y a aussi des couvertures et des moustiquaires pour se protéger. Certains utilisent l’insecticide ou la spirale », soutient Moïse. Très souvent, Clément « l’intello » se résout à étudier en s’éclairant avec une bougie. Quelques fois, il se rend à la villa voisine où il y a de la lumière, même si les travaux sont inachevés. « Un frère occupe une pièce dans ce chantier depuis trois ans, sur autorisation du propriétaire. En retour, il garde la maison. Ce voisin logeait avec sa femme et leur fillette qu’il a récemment renvoyées au village », explique l’élève instituteur. C’est également chez ce voisin que le jeune homme peut utiliser son fer à repasser. Lui qui tient à sa mise « responsable » : pantalon, chemise et chaussures en cuir bien cirées. Les résidents de son bâtiment n’en ont cure.
« Les maisons en construction pullulent ici à Bonamoussadi et dans les quartiers environnants. Même si leurs propriétaires n’y ont pas encore aménagé, elles sont presque toutes habitées par des ressortissants du Nord, des Tchadiens ou des Centrafricains », affirme un habitant de Denver. Autre chantier autre communauté donc. Six gaillards prennent leur repas dans deux assiettes. L’une pleine de couscous de maïs et l’autre contenant une épaisse sauce, sombre et gluante. « C’est la sauce de baobab », confie un des garçons. Les autres feignent d’ignorer le visiteur, concentrés qu’ils sont à manger. Entre deux bouchées de couscous, chacun place un mot dans la conversation qu’ils mènent en fufuldé. Tous sont debout autour de la nourriture posée sur une planche soutenue par deux parpaings dans ce chantier bientôt terminé. Ce sera assurément un beau duplex parmi tant d’autres dans cette cité de rêve.
Méfiance
Les jeunes hommes se montrent méfiants à l’égard du visiteur. Personne ne répond aux questions qui embarrassent manifestement. Quelqu’un finit par lancer: « Le dehors est mauvais. On ne vous connait pas. Nous sommes tous des nordistes. Sachez que nous ne vivons pas ici par hasard. » Le repas terminé, le groupe quitte le chantier en rangs dispersés, abandonnant les assiettes sur place. Sans dire mot, le dernier ferme la porte grande ouverte d’une salle au rez-de-chaussée. Le temps d’un coup d’œil, on y aperçoit un lit avec une vieille moustiquaire, des vêtements accrochés aux murs, des chaussures jetées ça et là, enfin des sacs de ciment et du matériel de travail classés dans un coin.
Plus loin, un duplex en construction est partagé par deux familles. L’épouse du premier ménage est très soupçonneuse. « Je n’ai rien à vous dire. Mon mari est absent. Il fait le call box non loin du marché de Bonamoussadi », lance-t-elle avant de refermer la porte de son domicile. Juste le temps de constater le décor derrière la maîtresse de maison. Une jeune fille porte un bébé. Un salon assez bien équipé : un téléviseur câblé, une moquette, des fauteuils, des armoires et bien d’autres meubles. Un domicile tout à fait ordinaire vu de l’intérieur. Le deuxième couple résident est absent. « Papa est au travail, maman est allée au marché. Je suis avec les enfants », explique une fillette aux côtés de ses deux cadets dehors, non loin des ouvriers qui travaille au chantier. L’un d’eux affirme que : « Les deux familles sont originaires de l’Ouest et du Nord Cameroun. Je ne sais pas si elles se sont installées avec l’accord du propriétaire. En tout cas, leur présence ne nous pose aucun problème. »
Assongmo Necdem
