






![]() | Aujourd'hui | 26 |
![]() | Total | 2295026 |
Reconnaissance. 18 ans après son décès survenu en 1993, le fondateur du groupe Fadil a été honoré le 17 mars dernier, pour sa remarquable contribution au développement de l’arrondissement de Douala 3ème et du Cameroun tout entier.
Son souvenir a soudain refait surface dans la mémoire collective de ses compatriotes camerounais.
Le temps de l’inauguration d’une rue dédiée en son nom à Ndogsimbi, dans la zone industrielle de Douala Bassa. Depuis son départ pour l’autre monde il y a dix huit ans, El Hadj Fadil Abdoulaye, le père fondateur du groupe industriel éponyme, n’avait pas bénéficié d’autant de reconnaissance. Le 17 mars 2011 en effet, ses amis du monde des affaires, des autorités traditionnelles, religieuses, politiques et administratives étaient massés devant l’immeuble abritant la direction générale du groupe Fadil, à quelques jets de pierre du lieu dit Rond point Ccc. Tout ce monde était venu pour rendre un vibrant hommage au fondateur dudit groupe, El Hadj Fadil Abdoulaye, décédé en 1993.
Parmi les hôtes de marque de la famille Fadil, à l’honneur pour la circonstance, l’on retrouvait les Lamibés de Maroua, Garoua, Mindif et le représentant du Lamido de Ngaoundéré, empêché. Le gouverneur de la région du Littoral, Francis Faï Yengo, présidait cette cérémonie d’hommage à l’un des plus grands industriels du Cameroun. Après d’élogieux discours et témoignages, le gratin de personnalités s’est déporté sur le terre-plein, au milieu du boulevard qui relie le carrefour Ndokoti au lieu dit Rond point Ccc, interdit à la circulation pour l’occasion. Le gouverneur a par la suite déchiré un papier cartonné.
Laissant découvrir, ce faisant, un panneau de jalonnement sur lequel il est écrit : « 3ème arrondissement, rue El Hadj Fadil Abdoulaye : 1924-1993 ». Des acclamations s’en sont suivies. Ainsi ramenait-on, dans le concert des immortels, « un grand serviteur de la nation » qui n’avait survécu à l’oubli qu’à travers les multiples sociétés industrielles léguées à la postérité.
L’avenue Fadil Abdoulaye, longue d’environ un kilomètre, est l’œuvre d’ingénieurs chinois. L’ouvrage a été réalisé dans le cadre du Projet d’infrastructures de Douala (Pid). Désormais, aux côtés d’autres usagers, l’invisible silhouette d’El Hadj Fadil Abdoulaye fait son petit bout de chemin sur ce tronçon reboisé et toiletté, en prélude à la cérémonie marquant l’adressage et la consécration de ladite avenue. Mais l’essentiel ne se trouve pas dans ces travaux de relookage. Cet ouvrage devrait, en effet, survivre au temps, tout comme le souvenir d’El Hadj Fadil Abdoulaye. C’est du reste ce qu’assure l’un des « fils » du défunt, Oumarou Fadil, dont la commune a été honorée, dès lors qu’elle abritait la cérémonie d’hommage.
Le maire de la commune d’arrondissement de Douala 3ème reconnaît que le patrimoine hérité de Fadil Abdoulaye a largement contribué au développement de la collectivité territoriale dont il préside les destinées depuis 2002, et du Cameroun tout entier. Il reconnaît en son « père » un opérateur économique hors pair, « une grande figure de l’économie du Cameroun ». Aussi, la commune de Douala 3ème ne ménagera-t-elle aucun effort pour assurer la propreté de la rue qui porte le nom de Fadil Abdoulaye, personnage remarquablement dynamique, à en croire Oumarou Fadil. Le maire s’engage ainsi à œuvrer davantage dans l’hygiène, la santé et l’assistance sociale, chantiers commencés par celui qu’on appelle aujourd’hui « Fadil Père », à juste titre.
Tel est également le vœu de Mohamadou Bayero Fadil, le chef de la famille Fadil, par ailleurs président du conseil d’administration (Pca) du groupe hérité de Fadil Abdoulaye. Le souhait de celui qui travaille depuis quelques années à pérenniser le patrimoine industriel et économique d’Abdoulaye Fadil, est de voir la jeunesse camerounaise copier les valeurs telles que le travail, l’unité, le progrès, la solidarité et la dignité, si chères au défunt. En son temps, Fadil Abdoualye, avait toujours eu beaucoup de respect pour les valeurs républicaines et les valeurs humaines, note Bayéro Fadil. « Les grands hommes disparaissent mais leurs œuvres ne meurent pas », lance, pour sa part, Ntonè Kouoh, le président du comité technique de dénomination des rues et des places de Douala, une structure créée le 17 juin 2009 par un arrêté préfectoral du Wouri.
Ce comité a enquêté et auditionné des personnes bien ciblées, avant de transmettre par la suite le procès-verbal des délibérations au conseil de la Communauté urbaine de Douala (Cud), pour décision finale. C’est donc sur la base dudit rapport que l’avenue Ndokoti-Ccc a été baptisée « Rue El Hadj Fadil Abdoulaye ». « En souvenir à cet illustre disparu pour l’immense travail abattu à Douala, nous avons suggéré que cette dénomination lui soit accordée », indique Ntonè Kouoh. « C’était important d’avoir une rue et une dénomination en son nom. Maintenir ce nom dans les domaines politique ou économique est aujourd’hui pour moi une grande satisfaction », renchérit Mohamadou Bayéro Fadil, très jovial.
Du commerce à l’industrie
Au départ, rien n’augurait la réussite sociale du père de la dynastie Fadil. En effet, lorsque Fadil Abdoulaye perd son père à Rabinga, village situé à une quarantaine de kilomètres de Garoua, le chef-lieu de la région du Nord Cameroun, il est âgé seulement de trois ans. L’enfant, ainsi privé d’éducation paternelle, subit un choc mémorable qui l’expose à toutes sortes d’aléas, avec des perspectives incertaines. Pour autant, le petit orphelin ne désarme point, face aux épreuves de la vie qu’il apprend d’ailleurs à surmonter. En cette année 1927, une nouvelle aventure commence en effet pour ce fervent croyant, d’obédience musulmane. A Garoua, son premier point de chute, il est accueilli par le Lamido Hayatou. Le chef traditionnel lui offre un lopin de terre. C’est à ce moment que Fadil Abdoualaye fait ses classes d’initiation, non pas dans les longues études contrairement aux usages aujourd’hui courants au Cameroun, mais dans les activités commerciales.
Il s’investit, dans un premier temps, dans le commerce des noix de cola et l’élevage bovin. « C’est au bout de longs voyages épiques derrière les camions que Fadil Abdoulaye livrait ses marchandises au Nigeria. Une vraie leçon de courage, d’abnégation et de témérité dans l’effort », témoigne un proche de l’industriel disparu. Ainsi bien imprégné, Fadil Abdoulaye passe à la vitesse supérieure et crée la Cici, une société spécialisée dans le commerce import-export. Cette société va lui permettre d’ouvrir des portes au sommet et de tutoyer des cadres de l’Union nationale du Cameroun (Unc), l’ancien parti unique fondé par feu le président Ahmadou Ahidjo. Sadou Hayatou est alors à la tête de l’Office national de commercialisation des produits de base (Oncpb). Fadil Abdoualaye entretient de bonnes relations avec cette personnalité qui deviendra plus tard Premier ministre du Cameroun.
En ces temps-là, certaines entreprises du portefeuille de l’Etat avaient du plomb dans l’aile, sur le plan financier. Sur proposition de Sadou Hayatou, devenu pour lui un véritable conseiller et facilitateur, Fadil Abdoulaye s’investit dans l’industrie. Dès 1978, il rachète des actions dans la société Complexe chimique camerounais (Ccc), jadis connue sous le nom de « Complexe chypriote camerounais », à en croire un cadre de la Cud. Selon ce quinquagénaire, cette société était, à ses débuts en 1944, une propriété chypriote. A l’arrivée de Fadil, Paul Soppo Priso (décédé il y a quinze ans) était président directeur général du Complexe chimique camerounais.
En 1979, Fadil prend définitivement le contrôle de ce « mastodonte » de la savonnerie au Cameroun. A la faveur des réformes impulsées par le nouveau propriétaire, la Ccc, « fleuron incontesté » du groupe Fadil, deviendra plus tard « pionnière de l’agro-industrie dans la sous-région Afrique centrale ». La même année, Fadil rachète la Compagnie pastorale africaine, qui devient la Société générale d’élevage (Sogedel). Il intensifie ses activités dans l’élevage bovin, l’abattage du bétail, l’aménagement des zones de pâturage et le négoce d’animaux de boucherie. A Goujel, un petit village situé à 80 kilomètres à l’Est de la région de l’Adamaoua, Fadil Abdoulaye développe un vaste ranch de 35 000 hectares, avec un cheptel de plus de 30 000 bêtes.
Ces années 80 sont également marquées par une forte poussée de la contrebande, dans un marché local très étroit. Pour combattre ce phénomène, ainsi que la prolifération de produits d’importation, Fadil Abdoualaye rachète la Société industrielle et chimique de Tiko (Sict), une petite unité artisanale de fabrication de savons, basée dans le Sud-Ouest, en zone anglophone. En 1999, les Fadil ont délibérément suspendu les activités de cette société, le temps pour eux de « reculer pour mieux sauter ». Pour avoir beaucoup voyagé et fait des découvertes, Fadil Abdoulaye connaissait, mieux que quiconque, la valeur du tourisme et ses retombées financières.
La première action posée dans ce domaine est la mise sur pied de la Société nouvelle des cocotiers (Snc). En 1980, celle-ci devient l’hôtel Le Méridien, situé dans le quartier administratif de Douala. La Snc est également propriétaire de l’hôtel Lagon Bleu de Lagdo, basé dans la région septentrionale du Cameroun. En 1991, Fadil Abdoulaye fait ses premiers pas dans le secteur de la communication, en reprenant Challenge Hebdo au même titre que Dikalo, un trihebdomadaire bilingue d’informations générales.
Ces initiatives économiques, encore visibles aujourd’hui, ont peut-être occulté la facette politique du personnage Fadil. Mais il ne fait l’ombre d’aucun doute que Fadil Abdoulaye est l’une des figures politiques les plus influentes de son époque, dans le Cameroun septentrional. En 1985, l’Unc devient le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc), lors du dernier congrès du parti à Bamenda. Fadil Abdoulaye s’arrime au train du « changement ». Il devient membre du comité central du parti de Paul Biya. En cette qualité, et au nom de l’élite de sa région natale, il a souvent accueilli le président de la République, lors de ses tournées dans le grand Nord.
Certains observateurs affirment que ces allégeances faites au président Biya dont on connaît la brouille avec son prédécesseur, Ahmadou Ahidjo, ont quelque peu effrité les relations de Fadil Abdoualaye avec Ahidjo fils. Au point où, l’annonce du retour au bercail de Mohamadou Ahidjo, en 1993, avait suscité quelques frayeurs chez Fadil. Une lecture que ne partage pas un cadre du groupe Fadil. Qui indique que les rapports entre Ahidjo (père et fils) et Fadil ont été toujours bons. De retour d’un voyage en Europe, en 1993, ce puissant homme d’affaires décède de suite d’un arrêt cardiaque. Il lègue à la postérité un consortium d’entreprises, dont les plus importantes sont incontestablement le Complexe chimique camerounais et la Sellerie du Cameroun (Selcam).
Théodore Tchop