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Les grilles de la clôture qui séparent le parvis de la cathédrale Notre Dame des Victoires de Yaoundé, de l'esplanade donnant sur la chaussée, sont recouvertes de vêtements de la friperie de toute nature. Les vendeurs et les acheteurs débattent des prix à casser un tympan. Devant la nouvelle station d'essence au pied de l'immeuble Shell, le spectacle est le même : vêtements, chaussures, objets électroniques occupent le trottoir.
De l'immeuble Kennedy de la Cnps au rond point de l'intendance militaire, les vendeurs à la sauvette ont réinvesti le trottoir. Il en est de même du côté d'en face : il est impossible aux piétons de circuler aisément depuis quelques jours le long de l'avenue Kennedy. Il faut se résoudre à enjamber la marchandise des commerçants en se faufilant entre d'autres piétons.
L'avenue Ahmadou Ahidjo au niveau de son intersection vers la pharmacie du Soleil grouille de monde sur les trottoirs. La principale rue qui longe le marché central vers le Parc Repiquet a renoué avec les habitudes que nous croyions oubliées : l'occupation anarchique des trottoirs et même de la chaussée. Pour tout dire, la ville de Yaoundé renoue avec le désordre et le commerce de la rue.
Lorsque le délégué du gouvernement auprès de la Communauté urbaine avait lancé son opération «Yaoundé propre», ils étaient nombreux les habitants de la cité capitale qui accusaient Tsimi Evouna d'en faire trop, de manquer de cœur envers les débrouillards sans travail. Quelques mois plus tard, tout le monde était content de circuler dans une ville clean, débarrassée de badauds de tout genre, mais surtout des vendeurs dont les marchandises faisaient de Yaoundé une ville-marché. Tout le monde était content d'avoir des pavés pour piétons, des passages cloutés pour la traversée.
Tout le monde appréciait le retour des espaces verts et des épiceries de rues. Mais pour y parvenir, il fallait mobiliser tous les jours les forces de l'ordre auxquelles les agents de la Communauté urbaine prêtaient main forte. On se demandait, de Tsimi Evouna ou des sauveteurs, qui allait emporter cette épreuve de force, cette guerre des nerfs ? Le grand maire de la capitale avait juré que c'est lui qui aura le dernier mot. Il avait peut-être trop vite parlé. Il n'avait pas compris que pour gagner cette bataille, une conjonction d'actions était nécessaire pour appuyer la sienne : le soutien de la population et la résolution même progressive du chômage. Sans cette conjonction, la seule détermination de Tsimi Evouna ne suffisait pas pour le conduire vers la victoire finale. Aujourd'hui, il semble épuisé ; les sauveteurs le savent bien ; c'est pour cela qu'ils ont réinvesti les trottoirs de la capitale. Ils n'ont plus d'adversaire.
«Le poche» super star
Hubert Damish est certainement un des derniers puristes et nostalgique qui a souffert de voir le livre changer de format et de contenu. Pendant longtemps, il avait reproché au relieur Jean Groslier d'avoir donné aux livres leur forme actuelle, consistant à les ranger debout dans les rayons des bibliothèques et des librairies ; il les préférait couchés à plat ! Il affectionnait leurs dimensions monumentales comme celles des tables à manger. Il les voyait indéfiniment au fond d'un cousoir, cette maisonnette du livre sacré où seuls les dignitaires religieux devaient avoir accès.
Hubert Damish avait perdu une grande bataille en voulant conserver au livre sa sacralité. En effet, en 1953, alors qu'il passe des vacances ennuyeuses sur une plage d'Oran en Algérie, le fabriquant de papier de cigarettes, Gwen Aaël (oncle de Vincent Bolloré) demande à son ami Calman Lévy avec qui ils se bronzent au soleil : «Quand tu rentreras des vacances, produit des livres dans un format qui nous permettrait de les emporter sans qu'ils nous encombrent».
Réplique de l'éditeur : «tu veux dire un livre qu'on mettrait dans la poche ?» «Par exemple», acquiesce l'industriel.
Ainsi nait le livre de poche qu'on va rapidement baptiser, le «poche». Dix ans après cette révolution du livre, Hubert Damish, dénonçait encore avec virulence «les fossoyeurs de la culture au nom du fric». Aujourd'hui, les résultats obtenus par «le poche» en 57 ans de vie font taire ses détracteurs ; il a pulvérisé les ventes : 240 millions d'exemplaires depuis lors dans le seul espace francophone. Il a influencé la naissance des formats plus réduits, moins volumineux et peu coûteux comme la collection «Iber, Manière d'agir» créée par Pierre Bourdieu et logée aux éditions du Seuil, qui bat actuellement tous les records des ventes dans son style court et dense.
Il fallait tout simplement y penser.
De Xavier Messè
