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Patrick Mboma : “J’ai vécu le calvaire en Libye”

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MBOMALibye. Le pays de Mouammar Kadhafi pourrait perdre l’organisation de la CAN des moins de 20 ans, prévue le mois prochain. Certes, à l’heure où la Libye est en proie à des affrontements meurtriers, s’inquiéter de la situation du football local peut paraître dérisoire.

 

Sauf que le pays, toujours dirigé d’une poigne de fer par le colonel Mouammar Kadhafi, est en passe d’accueillir dans les prochains mois les deux compétitions continentales majeures : la Can des moins de 20 ans, prévue dans moins de trois semaines, du 18 mars au 1er avril, et la « vraie » Can, programmée en 2013.

 

 

Si pour cette dernière, l’échéance est suffisamment lointaine pour ne pas remettre le projet en question, pour la Can des moins de 20 ans en revanche, l’urgence est absolue. D’autant que Tripoli et Bengazi, en plein chaos, sont les deux villes censées accueillir l’événement. A la Confédération africaine de football, qui tient actuellement son Assemblée générale à Khartoum, au Soudan, on n’a pas encore tranché. Le sujet a été abordé, mais de source proche de l’institution, aucune décision n’a été arrêtée, même si l’hypothèse d’une délocalisation semble de plus en plus plausible.

 

 

Depuis l’arrivée de Kadhafi au pouvoir il y a 41 ans, le football, sport n°1 en Libye, a souvent été le jouet politique du « guide de la révolution ». En 1982, le pays organisait la première Can de son histoire sur fond de tensions diplomatiques. Lors de son discours d’ouverture, l’un des chefs d’Etat les plus contestés de la planète avait notamment voué la France et les Etats-Unis aux gémonies. Avant de se servir de l’événement pour promouvoir ouvertement son « livre vert », équivalent libyen du livre rouge de Mao, et mettre en avant ses projets d’union arabe et africaine. Dans une ambiance nationaliste à souhait, et à la surprise générale, les Libyens avaient atteint la finale du tournoi.

 

 

Grâce aux énormes richesses pétrolières du pays, le football a également joué un rôle non négligeable dans les relations entre la Libye et l’Italie. La Supercoupe transalpine s’est déroulée deux fois à Tripoli dans les années 2000. L’un des fils de Kadhafi, Al-Saadi, a tenté dans la péninsule, à Pérouse notamment, une carrière de footballeur professionnel rapidement avortée suite à un contrôle antidopage positif en 2003. Personnalité très controversée (lire le témoignage de Patrick Mboma), il fut également actionnaire de la Juventus de Turin. En 2004, sous son insistance, le pays s’était porté candidat à l’organisation de la Coupe du monde 2010, avant de renoncer. Les Can 2011 et 2013 devaient marquer le renouveau du foot libyen ; rien n’est moins sûr désormais.

 

« En Libye, j’ai vraiment eu peur »

Patrick Mboma. L’ancien international camerounais a passé six mois (2002 – 2003) à Al-Ittihad, le club du fils Kadhafi. Six mois de traumatisme qu’il n’est pas prêt d’oublier.

 


Quels souvenirs avez-vous gardé de votre passage en Libye, en 2002 ? Quelle était l’atmosphère sportive et politique ?
Quand je suis arrivé, j’ai vu un pays qui semblait avoir de belles richesses. Al-Ittihad appartient à Al-Saadi, un des fils de Kadhafi. Il joue avec les gens comme un enfant avec ses jouets, avec très peu de respect pour l’être humain. J’ai été très maltraité. Ça s’est très mal passé pour moi et ma famille. Il ne m’a pas fallu que deux heures dans le pays pour me rendre compte qu’il n’y avait aucune photo sauf celles du « Guide ». J’ai été choqué. Quand j’étais résident libyen, pour sortir du pays, je devais obtenir une permission. Et quand la sélection camerounaise m’appelait, évidemment le club oubliait de me donner la permission. J’ai eu pas mal de déboires comme ça. Les gens avaient peur de s’exprimer, de lever le petit doigt. Ça se répercutait même sur le terrain. Il fallait donner tous les ballons à Al-Saadi. Il ne fallait pas que les adversaires le fassent tomber. Les gens étaient tétanisés. Personne ne parlait.

 

Etes-vous entré en contact avec Mouammar Kadhafi ou seulement avec Al-Saadi ?
Seulement le fils, qui faisait au moins autant peur que son père. Il pouvait prendre un Boeing pour faire venir un technicien et discuter de la probabilité de devenir son nouvel entraîneur. La richesse était hallucinante. Je m’étais retrouvé dans une maison de 800 mètres carrés, dont 780 de marbre et des hectares de « jardin ». A côté il y avait des Camerounais qui vivaient dans de véritables ghettos. On parle de gens qui ont martyrisé toute une population. Je ne pensais pas que la population oserait aller aussi loin pour se soulever contre Kadhafi. Aujourd’hui, quand je vois que nous sommes face à un véritable génocide (sic), je me demande comment quelqu’un qui tue sa propre population peut la guider ensuite.

 

Est-ce le plus mauvais souvenir de votre carrière de footballeur ?
Quand je parle de ma carrière, j’évite de l’évoquer. Il y a comme un vide. Un intermède malencontreux, un vrai traumatisme pour moi et ma famille. A cause du seul Al-Saadi. J’ai des scènes horribles en tête. Un jour, il dit à un joueur qu’il allait guérir sa maman, malade. Mais comme il l’avait empêché de marquer un but, Al-Saadi a décidé de ne plus l’aider. Le joueur sur le terrain se faisait tout petit… Il y avait un magasinier qu’il prenait pour poser les ballons pour les coups-francs. Il lui disait « Pose le ballon ici ». Al-Saadi reculait de cinq mètres, puis de deux centimètres, lui disait non… Le tout devant une foule qui riait et se moquait.

 

 

De l’humiliation au quotidien, en quelque sorte.
Quand je suis arrivé, j’ai demandé à mes proches de me dire si je faisais une folie. En dehors du fait que la somme offerte était difficile à refuser, ils voyaient surtout le traitement princier qui nous était réservé. Aucune raison de fuir malgré le régime et ce qu’on en disait. C’est quand je suis arrivé sur place que j’ai vu que c’était vraiment horrible. Les Kadhafi avaient perdu tout sens des réalités.

Avez-vous gardé des contacts avec des Libyens ?
J’ai voulu effacer ça de ma mémoire. J’étais le seul à avoir un téléphone portable. On avait réquisitionné la ligne d’un intendant du club. Sans être sûr que ma ligne n’était pas écoutée... J’avais Internet à la maison, puis il a été coupé, comme le téléphone. Puis on ne trouvait plus mon passeport… J’ai vraiment eu peur pour mon intégrité physique et pour celle de ma famille. A chaque fois que j’ai dû revenir sur place, j’ai eu la frousse. En 2004, on a joué un match amical avec le Cameroun en Tunisie. On a atterri à Benghazi pour ravitailler. Quand les militaires sont montés dans l’avion, j’ai vraiment cru qu’ils venaient me chercher. J’ai eu une frousse terrible. Ça m’a vraiment rendu parano. Tout ce qui a un rapport avec la Libye, je préfère l’effacer. C’est un sujet hautement sensible. Même à la maison. Même aujourd’hui.

Source : Rmc

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