Emeutes : Douala : Une ville militarisée


Des «chars à eau», des camions bondés de policiers venus des villes voisines en renfort aux forces de l’ordre de Douala pour étouffer la «semaine des martyrs». Douala, ville rebelle a honoré sa réputation toute la journée d’hier mercredi 23 février 2011.
La première alerte est venue du carrefour Kayo Elie, non loin du quartier Nkongmondo. Dès 8h du matin, une cinquantaine de militants de l’association Cameroun O’Bosso, tous vêtus de rouge estampillé «Ça suffit», font un sit-in pacifique au carrefour. Quelques minutes plus, une escouade de gendarmes débarquent d’un Camion. Matraques en main, les bidasses dispersent en un clin d’œil les manifestants de l’association d’Edith Kah Walla, candidate déclarée à l’élection présidentielle de 2011. Cependant, quatre militants de Cameroun O’Bosso seront interpellés.
11h. Ambiance anormale au rond point de la salle d’Akwa. Le dispositif de sécurité est en place. Aux quatre coins du carrefour, des dizaines de gendarmes en tenue sont en faction. Cela s’explique. C’est ici que la coalition de la Convergence des forces démocratiques et progressistes, la Cfdp, (qui regroupe au moins quatre partis politiques : Manidem, Le Pds, le Sdf, l’Ufdc, etc) pour le lancement de la « Semaine des martyrs », en commémoration aux morts tombés lors des émeutes de février 2008. Subitement, sept leaders de la Cfdp venus du lieu dit « Deckage » à Akwa, marchent sur la rue Barnabé qui débouche directement sur le carrefour Rond point salle de fête. Ce sont Anicet Ekane, Richard Martin Tondo, Jean Emmanuel Mpouma, tous du Manidem et Dr Victorien Hameni Bieleu (Ufdc), Robert Simo (vice président du Pds). Certains d’entre eux sont drapés des couleurs nationales. D’autres portent un brassard noir autour de l’avant-bras. Dès cet instant, tout va aller très vite. Des forces de l’ordre sortis des deux camions de la police anti émeute sautent sur les manifestants.
Clinique
Des cars de marque Hiace, deux «chars à eau» de la police et de la gendarmerie encerclent aussitôt les manifestants. Des pluies de matraques pleuvent sur les leaders politiques sus-cités. Certains sont traînés au sol. Sous le regard incrédule des badauds. «Dans la foulée, j’ai perdu ma paire de lunettes médicale. Pour une marche pacifique organisée par des citoyens à main nue, la riposte sauvage et barbare est incompréhensible. Notre manifestation a été déclarée. Par contre, nous n’avons pas été notifiée d’une éventuelle interdiction», éructe Richard Ntondo, le secrétaire général du Manidem (Mouvement africain pour la nouvelle indépendance et la démocratie).
A 500 mètre de là, un autre front s’ouvre. Des policiers anti émeutes sautent brusquement des camions tels des ninjas pour disperser les badauds. Des courses poursuites entre piéton, bendskiner sont fréquentes. Subitement, un attroupement s’observe à l’entrée de la Rue Bebey Elamé. Joachim Mbida Nkili, le délégué régional du Littoral de la Sûreté nationale, talkie walkie en main, est personnellement sur le terrain. «C’est le député (Sdf) Jean Michel Nintcheu qui est pourchassé par les policiers», lance, un badaud, visiblement bien informé. «J’ai reçu de l’eau empoisonnée de la police sur tout mon cœur. J’ai été molesté, brutalisé comme un vulgaire malfrat. On ne respecte plus les élus du peuple dans cette République », tonne Jean Michel Nintcheu qui présente encore les séquelles de la violence subie : des égratignures sur les bras, boubou et pantalon déchiré. Ses lunettes médicales, apprend-on, sont également perdues.
13h. «Ça chauffe à Feu Rouge Bessengue», lance quelqu’un dans la foule. Ici, les forces mixtes (police-gendarmes), chargent les manifestants. «Nous étions arrivés là vers 12h30. On était assis au rond point. On a chanté l’hymne national. Par la suite, on a été rejoint par les militants de Cameroun O’Bosso, c’est à ce moment que le Camion lance nous a bombardé avec l’eau», confie Serges Espoir Matomba, le premier secrétaire du Peuple uni pour la rénovation sociale (Purs). Kah Walla et plusieurs militants du Purs seront internés dans une clinique de Douala.
Les dégâts collatéraux sont aussi nombreux. Un journaliste de Cameroon tribune est interpellé avant d’être relaxé. Réné Kaze, journaliste, correspondant de l’Afp (Agence France Presse) est quant à lui était toujours gardé à vue à la brigade de gendarmerie de Mboppi au moment où nous allions sous presse. Des caméras et des appareils photos des journalistes de Equinoxe Télévision et du quotidien Le Jour confisqués. Au finish, le dispositif de sécurité renforcé, apprend-on, par des policiers venus de Yaoundé et Mutengene associé aux forces de l’ordre de Douala a permis d’étouffer dans l’œuf le démarrage de la «semaine des martyrs». Les manifestants quant à eux promettent de changer de fusil d’épaule. Jusqu’à la tombée de la nuit, des gendarmes étaient toujours en faction au Carrefour Salle d’Akwa, épicentre de la manifestation.
Eric Roland Kongou