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Dr Mathias Eric Owona Nguini « Paul Biya veut montrer qu’il est ouvert au dialogue politique »

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eric-owonaLe politologue et expert en géostratégie politique examine les contours du récent tête à tête Biya-Fru Ndi tout en scrutant l’avenir politique qu’augure une telle rencontre longtemps attendue par les deux hommes. Pour sortir, il donne son point de vue sur la crise ivoirienne où l’on observe depuis deux semaines, un bicéphalisme à la tête de l’Etat.

 

Le chef de l’Etat a reçu le 10 décembre dernier son rival de toujours Ni John Fru Ndi dans le cadre des festivités marquant le cinquantenaire des armées à Bamenda. Quels commentaires vous inspirent une telle rencontre ?

La rencontre entre M. Biya  président de la République et John Fru Ndi, leader du social Democratic Front, Sdf, était attendue depuis 20 ans. Elle a donc, quoi qu’on pense, un cachet  historique même si cette rencontre arrive sur le tard parce que les deux hommes ont passé plus d’une vingtaine d’années sans jamais se rencontrer. C’est effectivement un signal en termes de convivialité et de civilité entre les hommes politiques. Mais il faut reconnaître aussi qu’il s’agit d’un coup de communication politique joué par le président Paul Biya.

 

Quel lendemain politique ce tête à tête augure-il dans le paysage politique camerounais ?

Ce signal du président Biya à s’ouvrir à ses opposants sera utilisé pour montrer aux yeux de la communauté internationale qu’il est disposé à s’ouvrir en direction de ses adversaires politiques. Cette démarche sera explicitement utilisée pour montrer qu’il est un homme ouvert au dialogue politique.

Est-ce que  la rencontre Biya-Fru  Ndi ne vise pas au finish a rallier autour du chef de l’Etat toutes les opinions favorables en vue de sa campagne présidentielle de 2011 ?

Bien entendu. Ce coup de communication politique a en perspective la tenue des élections présidentielles d’octobre 2011. C’est en se positionnant comme candidat probable à cette élection présidentielle que le président Biya a joué ce coup de communication.

 

Parmi les sujets abordés lors de l’entretien,  l’on a noté la question du non légitimité des membres d’Elecam, la refonte des listes électorales, la question anglophone. Bref, le processus électoral au Cameroun a été passé en revu. Pensez-vous que les 11 critères du Sdf pour la tenue des élections crédibles au Cameroun pourront être pris en compte dans les jours à venir ?

Manifestement, cette rencontre ne suffit pas à ce que ces exigences du Sdf soient prises en compte par le pouvoir en place et particulièrement par le chef de l’Etat. Il faudrait que le dialogue soit approfondi pour qu’on en arrive à prendre en compte de telles exigences.

Le Sdf en acceptant de rencontrer le leader du Rpdc n’a-t-il pas quelque peu ouvert la porte à un gouvernement de consensus où certains de ses membres viendraient de ce parti ?

Je pense qu’il ne faut pas faire preuve de suspicion. Si le Sdf venait à faire son entrée au gouvernement, attendons de voir que les tractations se précisent. Il s’agit simplement pour l’instant, d’un premier contact qui vient bien tard entre les deux hommes.

 

Pour revenir sur l’actualité ivoirienne, l’on observe la gestion du pays par deux chefs d’Etat qui revendiquent chacun sa légitimité. D’un côté Laurent Gbagbo est rejeté par la communauté internationale qui le qualifie d’illégitime ; tandis que de l’autre côté, Alassane Ouattara est présenté comme le président légitime qui aurait remporté les élections. Une telle situation est-elle loin du chaos ?

Ce qui se présente en Côte d’Ivoire est tout simplement un conflit de souveraineté entre deux acteurs qui revendiquent chacun être le président de Côte d’Ivoire. Seulement, la souveraineté pour l’instant d’un point de vu constitutionnel est celle de Laurent Gbagbo qui a été investi  selon la procédure institutionnelle par le Conseil Constitutionnel. Alassane Ouattara pour l’instant, mise sur les soutiens internationaux qui sont considérables, mais n’a pas encore réussi à prendre l’appareil du pouvoir.

 

Gbagbo apparaît-il aujourd’hui comme un président légitime malgré les contestations ?

On ne peut pas dire que Gbagbo ne soit pas légitime. Sa légitimité est tout simplement contestée par son concurrent et par la communauté internationale. Mais il faut savoir que il ya des procédures et des règles en matière d’investiture des chefs d’Etat à la suite de leur désignation dans le cas d’espèce par une procédure électorale. Quoi que l’on en pense, c’est le Conseil Constitutionnel qui est l’organe habilité à proclamer les résultats définitifs en Côte d’Ivoire. Ceci est indiscutable. Maintenant, certains pensent qu’il ya eu des distorsions entre la commission indépendante et le Conseil Constitutionnel. Mais encore, on a bien vu aux Etats Unis comment la controverse créée à l’issue des élections présidentielles de 2000  a été résolue par la Cour Suprême en tant que juge de dernier ressort.

 

Selon vous, qui des deux présidents gagnera finalement le combat ?

On verra ce qui va se passer dans les semaines à venir même si il n’est pas sûr que l’un d’entre eux gagne le combat. Je pense que la communauté internationale aurait du faire preuve de prudence, de mesure et de sagesse. Parce qu’en réalité, elle contribue à cristalliser les positions et malheureusement, elle peut sans le vouloir ou en le voulant, elle peut pousser la Côte d’Ivoire dans un conflit qui sera fatal pour l’avenir du pays.

 

Gbagbo gouverne en vase clos parce que rejeté par tous. Cet état de choses n’est-il de  nature à le fragiliser davantage au point de le pousser à la démission ?

Il subit les  pressions internationales mais en même temps il tient l’appareil de la Côte d’Ivoire. Des pays vivent pendant de longues années dans un isolement international et réussissent à s’en sortir. Rien ne dit que le fait pour lui d’être sous la pression de la communauté internationale  l’amènera à jeter l’éponge. Cela dépend de la manière donc les choses se passent dans la partie du pays qu’il contrôle notamment Abidjan, et ses rapports avec une bonne partie des ivoiriens. Ses rapports avec le système de défense montrent qu’il est sous contrôle.

La main mise sur l’armée,  est-il un facteur suffisant pour se sentir légitime ?

Sur le plan institutionnel, sa légitimité est indiscutable car il a été investi par le Conseil Constitutionnel. Maintenant,  il y a un bras de fer qui vise à  retourner cette situation par un coup de force. Or, le résultat proclamé par  le Conseil Constitutionnel donnait vainqueur Laurent Gbagbo alors que tout à côté, son challenger le conteste.

 

Que dites-vous des résultats brandis par Ouattara qui le proclamait vainqueur ?

Au vu de ce qui est sorti des urnes, Ouattara était en avance sur Gbagbo. Mais l’élection ce n’est pas seulement compter des voix. C’est compter des voix valides. Est-ce que ces voix ont été obtenues de manière régulière ? Voilà tout le problème fondamental ivoirien. Or, les deux candidats avaient la latitude de former des recours. Un seul a choisi de le faire. Et si le Conseil Constitutionnel a choisi d’examiner ses prétentions, je pense qu’au niveau institutionnel lorsqu’on a une analyse sereine, on ne peut pas la remettre en question.   Maintenant, les choix qui sont faits en fonction du parcours politique et institutionnel  prennent en compte les intérêts géostratégiques et géopolitiques.

Pour le cas d’espèce, on a l’impression que de nombreux réseaux étaient venus en Côte d’Ivoire pour donner une onction électorale à Ouattara par tous les moyens qu’il soit effectivement élu ou qu’il ne le soit pas. La grosse faiblesse de la position de ce dernier c’est sur le plan institutionnel. Car, une victoire à une élection se construit à partir d’éléments  matériels et elle se construit également dans le respect de toutes les procédures. Or manifestement, on ne peut pas considérer de manière sérieuse que la proclamation  des résultats faite par le président de la commission électorale soit régulière. L’on n’a respecté aucune procédure. Ce ne sont donc que des stratégies économiques intéressées qui peuvent penser qu’il y a eu véritablement proclamation des résultats par la commission électorale indépendante.

 

La France, les Etats Unis, la Cédéao, l’Union Africaine ont de manière unanime fait des déclarations en condamnant l’élection de Gbagbo. Comment jugez-vous cette réaction de la communauté internationale ?

La communauté internationale s’immisce dans les affaires de la Côte d’Ivoire en réalité parce qu’elle a entrepris d’évaluer le processus électoral en Côte d’Ivoire alors qu’il n’était pas achevé. Car on ne peut pas considérer que le premier des élections mettait un terme à la bonne marche du processus électoral. La commission électorale est censée avoir donc donné ses résultats provisoires au Conseil Constitutionnel qui, en dernier ressort, les proclame. Si les Nations Unies estiment que il y a eu distorsions, et bien la solution logique était la reprise du second tour et ne pas dire que les résultats valables sont ceux de la commission électorale indépendante. Ici, l’on voit bien que les Nations Unies ont outrepassé  leur compétence et évidement, on voit  bien qu’elles agissent comme l’émanation des grandes puissances et ceci en fonction de leurs intérêts.

 

Entretien conduit par Floriane Payo

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